L’obsolescence programmée de nos sentiments

Scénariste : Zidrou

Dessinatrice : Aimée De Jongh

Édition : Dargaud

Sortie : 1er juin 2018

Genre : Autre regard

Surtout ne vous fiez pas au titre ! Dans L’obsolescence programmée de nos sentiments, chronique amoureuse de sexagénaires, il est surtout question de poésie et non de technologie. Avec justesse et finesse, le scénariste Zidrou et la dessinatrice Aimée de Jongh s’emparent d’un sujet peu exploité dans le monde de la bande dessinée, celui de l’amour au dernier tiers de notre existence.

A 59 ans, Ulysse ne voit pas très bien comment redessiner son avenir. On vient de le licencier pour faire place aux jeunes, il était déménageur. Veuf depuis très longtemps, il tourne en rond dans son petit appartement. Son fils médecin et sans enfant n’a pas beaucoup de temps à lui consacrer. Méditerranée, elle, vient de perdre sa mère. Son frère lui fait remarquer qu’elle est désormais la doyenne de la famille, l’aînée des Solenza. Avant de reprendre la fromagerie familiale, Méditerranée avait une carrière dans le mannequinat. Mais aujourd’hui, à 62 ans, elle ne se considère pas vraiment comme une sexygénaire ; son corps flétri la désole. Il est bien loin le temps où elle faisait la couverture du magazine Lui ! Les jours d’Ulysse et de Méditerranée s’écoulent tristement jusqu’au moment où ces deux séniors en perte de repères vont se rencontrer et ne plus se quitter. C’est un peu elle et lui contre le monde entier. Contre la solitude, les défaillances de l’âge, les miroirs disgracieux, l’ennui, le regard des autres et les mots qui blessent aussi.

Aux manettes du scénario, Zidrou parvient à nous toucher et nous interroger sur la vieillesse. « Avant ! Plus les années passent, plus on a tendance à recourir à cet adverbe », « Pourtant, aujourd’hui, c’est très joli aussi, comme adverbe ». Avec beaucoup d’humour et de douceur, ce roman graphique met en lumière une histoire fragile et délicate aux contours résolument optimistes, malgré le temps qui passe et les traces indélébiles qu’il laisse inexorablement sur les corps et les visages. Sans fausse pudeur et sans détours, l’album représente des corps vieillissants, des peaux fanées sans oublier d’y ajouter des regards vivaces. On y découvre des scènes d’amour aussi, sans pudibonderie. Le joli coup de crayon d’Aimée de Jongh (Le retour de la Bondrée) est à saluer ; il apporte beaucoup de précisions au dessin, ainsi que des couleurs douces.

L’obsolescence programmée de nos sentiments est donc une belle découverte sur l’amour à tout âge. Reste un final qui en surprendra plus d’un dans sa volonté de se défaire de toute noirceur, et d’aller délibérément vers la vie.

Marie-Laure Soetaert
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Journaliste du Suricate Magazine