Les Veuves, tirer son épingle du jeu

Les Veuves
de Steve McQueen
Thriller, Drame
Avec Viola Davis, Michelle Rodriguez, Elizabeth Debicki
Sorti le 28 novembre 2018

À leur manière, les films de casse parlent tous de la même chose : défier la chance face à l’impossible. Pour les braqueurs mis en scène dans ces œuvres, l’exercice du casse est le plus souvent un jeu, un pari dangereux commis pour la beauté du geste. La franchise Ocean’s par exemple a fait son pain bénit de cette approche. Une telle désinvolture n’est pas envisageable pour Les Veuves du dernier long-métrage de Steve McQueen : réaliser le coup du siècle n’est rien de moins qu’une question de survie, le seul moyen de passer entre les mailles d’un système pourri jusqu’à la moelle.

Porté par une vigoureuse colère et un intense sentiment d’urgence, l’ébouriffant Les Veuves est un film qui nourrit une vision particulièrement sombre de la société. À commencer sur la ville de Chicago, que le film se fait rigueur d’exposer dans toute sa déliquescence. Des politiciens hypocrites qui carburent aux pots-de-vin jusqu’aux gangsters qui visent les sièges de députés en passant par les malfrats aux abois, tout le monde veut sa part du gâteau et tous les moyens sont bons pour l’obtenir. C’est une société dans laquelle il n’est pas facile d’exister, et encore plus lorsqu’on est une femme dépendante d’un homme.

Les veuves auxquelles le titre du film fait référence en font regrettablement les frais après le décès de leur époux respectif dans un braquage qui tourne mal. Quoique pour bon nombre d’entre elles, la mort de leur conjoint abusif/violent/menteur/manipulateur (faites votre choix) a ses points positifs, elle a aussi pour effet de les mettre dans des situations financièrement dangereuses : l’une se doit de rembourser l’argent volé par son mari, une autre perd son commerce, une autre se retrouve sans ressources. Acculées, elles font le choix improbable de poursuivre l’œuvre de leurs défunts maris, et de commettre le prochain vol sur leur liste. Menaces, explosions et meurtres s’ensuivent.

De la part de Steve McQueen, un auteur habitué aux sujets difficiles, une proposition cinématographique aussi « pulp » que celle-ci est un peu surprenante. Mais le terrain du film d’action sied à ravir au réalisateur de Hunger et 12 Years A Slave, au point qu’on en viendrait presque à lui préférer ce cinéma nerveux et terriblement divertissant aux œuvres prestigieuses auxquelles il nous a habituées. Ses affinités artistiques se marient parfaitement avec celles plus « pop-corn » où s’inscrit le film, créant un enivrant spectacle de cinéma, tendu et riche de sens.

Car Les Veuves a beaucoup de choses à l’esprit. Sous l’impulsion de McQueen et de Gillian Flynn (Gone Girl) qui co-scénarise, des sujets comme la violence conjugale, le deuil, la corruption, le racisme systémique et bien d’autres sont évoqués — parfois trop succinctement, il est vrai, mais jamais gratuitement. Il y a une sincère colère qui traverse le film, et dans son portrait d’une société sclérosée par l’individualisme, Les Veuves réclame d’être pris au sérieux.

Ne le prenez pas trop au premier degré pour autant. Film de genre en son cœur, Les Veuves tombe parfois dans l’absurde à force de retournements de situations inutiles et de facilités scénaristiques. Le long-métrage s’apprécie mieux si on se laisse emporter par son rythme effréné et par sa grandiloquence ô combien divertissante.

C’est une extraordinaire troupe d’acteurs qui assure ici le spectacle. On retiendra notamment Daniel Kaluuya en effrayant homme de main, Colin Farrell en politicien véreux, ou encore Brian Tyree en chef criminel, mais bien d’autres interprètes mériteraient d’être salués. Bien sûr, toute évocation du film serait incomplète sans mentionner le nom de Viola Davis. Fidèle à elle-même, l’actrice de How to Get Away With Murder joue la veuve-en-chef avec son charisme habituel  : elle est sévère, autoritaire, vulnérable et absolument remarquable. À ses côtés, on retrouve Michelle Rodriguez et Cynthia Erivo — excellentes toutes les deux —, mais surtout Elizabeth Debicki, qui apporte une puissante résonance à un personnage de femme abusée de prime abord assez stéréotypé.

Dans un film chargé d’ambiguïtés (in fine, tous les personnages trempent dans la criminalité), notre allégeance à leur égard est assez évidente. On veut qu’elles parviennent à leurs fins, non pas parce que le casse qu’elles entreprennent est une bonne chose en soi, mais parce que dans un monde qui les a bafouées encore et encore, elles devraient pouvoir elles aussi tirer leur épingle du jeu. Et les regarder à l’œuvre constitue une des expériences cinématographiques les plus palpitantes de l’année.

Adrien Corbeel
A propos Adrien Corbeel 41 Articles
Journaliste du Suricate Magazine