Les filles de Salem : une interprétation féministe de la chasse aux sorcières

Scénario et dessin : Thomas Gilbert
Éditions : Dargaud
Sortie : 21 septembre 2018
Genre : Histoire, Roman graphique

Les Filles de Salem est une bande dessinée historique à l’ambiance envoûtante qui offre une nouvelle interprétation de la célèbre chasse aux sorcières menée à la fin du XVIIe siècle aux Etats-Unis. Un épisode violent lors duquel de nombreuses femmes innocentes ont été condamnées, victimes d’un fanatisme plus misogyne que religieux.

La bande dessinée de Thomas Gilbert s’inspire de faits historiques avérés : la condamnation pour sorcellerie d’une centaine de femmes dans le petit village de Salem, dans le Massachussetts, en 1692. Le scénario met toutefois en scène des personnages fictifs, dont l’héroïne, la jeune Abigail Hobbs, qui n’a alors que quatorze ans. Les évènements sont relatés de son point de vue, ce qui donne à la BD un caractère très romanesque. En près de 200 pages découpées en 8 chapitres, le lecteur perçoit la montée progressive de la peur et des suspicions au sein de la communauté villageoise. Divers incidents sans liens les uns avec les autres (une mauvaise récolte, la naissance d’animaux malformés…) sont interprétés par le révérend Parris comme la preuve d’une décadence morale qu’il convient de rectifier.

Comme dans la célèbre pièce d’Arthur Miller, la communauté puritaine entretient des relations tendues avec les Indiens d’Amérique qui habitent dans la forêt environnante. Abigail, bravant les préjugés, développe une amitié amoureuse avec un Indien au visage peint de noir. Dans le plus grand secret, elle et son amie Betty le retrouvent dans les bois pour s’amuser et danser… ce qui leur vaut d’être accusées de pactiser avec le diable.

« La bête » apparaît en effet de manière récurrente dans les planches de la BD pour mieux marquer la présence du mal, contribuant à créer une atmosphère inquiétante et malsaine, quasi fantastique. Même les visages des habitants semblent avoir quelque chose de diabolique : nez crochus, yeux à l’iris rouge… La violence des relations humaines va crescendo et les rancunes de voisinage se transforment en règlements de compte. La soif de vengeance du révérend Parris, dont le comportement est pourtant loin d’être irréprochable, l’amène à lancer une véritable chasse aux sorcières. Les animaux, puis très vite les femmes, sont accusés de lubricité.

Car c’est bien d’une lutte pour le contrôle du corps des femmes qu’il s’agit. C’est d’ailleurs au moment où elle devient pubère et entre dans le monde des femmes que tout bascule pour Abigail. Cantonnée à la maison pour ne pas être la proie des hommes, elle refuse pourtant de renoncer à sa liberté. Au prix de sa vie, elle tient tête au révérend et prend la défense de ses co-accusées, alors que d’autres choisissent de fermer les yeux. Elle reproche aux femmes âgées de ne pas se montrer solidaires avec les jeunes accusées et de choisir « le camp des plus forts. Le camp de l’ordre. Le camp des hommes » (p. 81). Car les sorcières sont en réalité des femmes martyres, des bouc-émissaires sacrifiés au nom de la paix sociale. Un message fort porté par un scénario solide et un dessin… ensorcelant.

Soraya Belghazi
A propos Soraya Belghazi 52 Articles
Journaliste - Responsable Arts/Expos/Musées du Suricate Magazine