Le vent de la plaine d’Alan Le May

auteur : Alan Le May
édition : Actes Sud
sortie : juin 2018
genre : western noir

C’est en 1960 que John Huston a magistralement porté à l’écran  Le vent de la plaine. Néanmoins, si vous avez déjà eu l’occasion de voir cette adaptation, n’hésitez pas à vous plonger dans cet ouvrage écrit en 1957, enfin traduit en français. Car même si l’histoire est globalement identique, le roman d’Alan Le May vous apportera son lot de différences, notamment en ce qui concerne la façon dont le romancier et le réalisateur ont appréhendé les personnages. Il ne faut pas être un inconditionnel des westerns pour apprécier pleinement cette histoire. Bien sûr il y a les clichés tenaces tels que les gentils cow-boys, les méchants Indiens (nous reviendrons d’ailleurs plus loin sur cette insupportable dichotomie!), les signaux de fumée, les chevauchées enivrantes, le bétail qui pue, la chaleur suffocante et les tirs vengeurs gorgés de rancoeur. Mais au-delà des stéréotypes, Le vent de la plaine est un récit bien construit et passionnant à lire.

L’histoire prend place au Texas en 1874. La famille Zachary vit de son exploitation de bétail, qui, depuis le décès du père de famille, revient aux trois fils : Ben, Cassius et Andy. Les trois jeunes hommes mènent du mieux qu’ils peuvent l’entreprise familiale afin que leur mère, Mattilda, et leur sœur, Rachel, ne manquent de rien. Leur ferme est située non loin du territoire de la tribu Kiowa. Etrangement, les Zachary ne sont jamais inquiétés par ces voisins pourtant très hostiles envers les pionniers. C’est dans ce contexte qu’une rumeur lancée par un vieux fou commence à courir selon laquelle les Indiens resteraient pacifiques sous prétexte que Rachel serait l’une des leurs, recueillie à la naissance par les Zachary. Toute la famille réfute fermement cette accusation mais Rachel commence à douter. Et si c’était vrai ? Quel avenir attend la jeune fille ? Ses proches l’auraient-elle dupée depuis toujours ? Non bien sûr. Jusqu’au jour où un chef kiowa réclame Rachel, sa prétendue sœur…  

Ça sent le drame à plein nez ! Et on adore. En outre, ce livre met l’accent sur plusieurs thématiques très actuelles :

On est immergé dans le quotidien d’une famille de colons. Et ce n’est pas de la tarte. Vivre avec l’éventualité de voir un père ou un frère tué, scalpé ou démembré lors d’une expédition pour s’occuper ou vendre du bétail, c’est très dur. Mais pourquoi ces Indiens sont-ils si cruels ? Intéressant de creuser du côté de l’Homme blanc et de sa vision des choses toute particulière quant à la cohabitation avec les autochtones, ces peuples qu’il a de tout temps colonisés coûte que coûte. Une réflexion universelle sur la tolérance à méditer encore et toujours…

Autre sujet brûlant : la condition de la femme. Chez les Zachary, on perçoit le caractère protecteur et plein de bravoure des trois frères. Ils adorent leur sœurette et leur maman. C’est trop chou, mais cela ne les empêche pas de rosser le moindre mâle s’approchant trop de Rachel et d’anéantir toute forme d’épanouissement ou encore de cloîtrer la vieille quand elle ne leur obéit pas. Aussi, les femmes n’étaient pas acceptées dans les cafés et autres lieux de détente. Ce qui résumait leur vie à confectionner les repas, torcher des fesses et s’emmerder ferme toute la journée. Du côté des Indiens, la situation n’était pas plus reluisante du fait qu’elles pouvaient être vendues ou échangées comme du bétail. Quant aux femmes blanches, ils les violaient pour répandre une progéniture au sang-mêlé et ainsi montrer aux Blancs qui est le chef. Malheureusement, encore une pratique barbare intemporelle. Bref, quel que soit le côté où l’on se place, il n’était pas très heureux d’être une femme.

Mis à part ces considérations assez dures, Le vent de la plaine est un excellent livre tant pour son caractère romanesque que pour ses personnages principaux, les Zachary. On y est attaché pour la grande tendresse qu’ils portent les uns aux autres et leur bienveillance innée. Certes, l’auteur n’est pas neutre car il ne nous présente que leur point de vue et guère celui des Indiens qu’il dépeint comme les méchants de l’histoire. Mais il n’empêche que l’on peut entrevoir des pistes qui pourraient nous permettre, à nous lecteurs, de cogiter, non pas sur des questions stériles du style « à qui la faute? », mais plutôt sur un moyen d’envisager l’avenir de l’Homme avec plus de respect.

Le rythme est quant à lui assez original du fait que la première partie se déroule sur les plaines, au grand air parmi les bêtes et la nature et que la deuxième partie s’achève sur un huis clos  bouleversant que vous n’oublierez pas de sitôt…

Au final, une riche idée de la part des éditions Actes Sud d’avoir remis ce magnifique roman en selle.

Emmanuelle Lorriaux
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Journaliste