Le jour où Superman vainquit le Ku Klux Klan, ou quand la fiction se mêle à la réalité

Les super-héros ont souvent été présentés et envisagés comme un idéal de perfection morale destiné à enseigner aux enfants la justice et l’équité. Il arrive parfois que la fiction dépasse la réalité et que cette influence morale émerge du cadre fictionnel pour déteindre sur nos sociétés. Voilà probablement une des raisons pouvant expliquer le succès quasi ininterrompu des productions super-héroïques depuis leur création. Quand une injustice fait rage, Superman, Batman et leurs comparses nous rappellent la voie à suivre. Mais quand les hommes restent sourds, ils peuvent choisir d’agir eux-mêmes. C’est ainsi qu’un jour, Superman décida d’en finir avec le Ku Klux Klan !

Très brève histoire du Ku Klux Klan

Alors que la guerre de Sécession touchait à sa fin, six officiers sudistes fondèrent dans la ville de Pulaski (Tennesse), à la toute fin de l’année 1865, une organisation suprématiste destinée à devenir l’étendard de leurs idéaux xénophobes et nationalistes. Ils lui donnèrent le nom de Ku Klux Klan, en référence au terme grec Kuklos signifiant « Cercle » qu’ils transformèrent en Ku Klux afin d’y intégrer la sonorité du terme latin Lux, signifiant « Lumière ». Le nom de « Clan » fut ensuite ajouté à cette dénomination en remplaçant le « c » par un « k » par soucis d’uniformité.

Né en grande partie de la frustration sudiste après la défaite au cours de la guerre civile – vécue comme une humiliation –, le Klan était particulièrement opposé à l’abolition de l’esclavage, proclamée par le président Abraham Lincoln le 1er janvier 1863 et intégrée à la Constitution américaine le 13 décembre 1865.

Rapidement, les six membres fondateurs seront rejoints par d’autres et une vague de violence ciblant principalement les Noirs sera lancée. Les autorités tarderont à réagir mais le Congrès prendra des mesures à partir de 1871, en annonçant l’abolition de la mouvance klaniste. Il faudra cependant attendre 1877 pour une interdiction officielle. Cela n’empêchera cependant pas la continuation d’actes racistes et la mise en place de lois ségrégatives dans le Sud des États-Unis.

Le mouvement connaîtra un second souffle en 1905 à la suite de la parution du livre The Clansman de Thomas Dixon et son adaptation dix ans plus tard par David Wark Griffith en Naissance d’une Nation. La glorification du Klan présente dans le film offrira aux nouveaux membres un tremplin de choix pour relancer la dynamique tout en bénéficiant d’une popularité nouvelle. L’organisation semble alors doucement se transformer en une fraternité au sein de laquelle les membres défendent des idéaux nationalistes – tout en continuant à persécuter les Noirs et toute personne soupçonnée de leurs venir en aide. Elle comptait alors parmi ses membres plusieurs personnages influents qui donnèrent au Klan une importance avec laquelle les autorités devaient compter. La violence exercée par ses partisans mènera cependant à de nouvelles désaffections et à une interdiction du mouvement en 1928. Ces mesures, la crise financière de 1929 et la montée du nazisme créèrent des divergences au sein du Klan. L’entrée en guerre précipitera plus encore sa ruine. Cette seconde organisation s’éteindra donc en 1944, notamment à cause de problèmes d’évasion fiscale.

Après la Seconde Guerre mondiale, bien que moins important que par le passé, le Klan renaîtra une fois encore. Et avec lui son cortège de lynchages et de croix brûlées. Plusieurs personnes essayèrent à nouveau de le réduire au silence sans succès. C’est dans ce contexte qu’intervint Stetson Kennedy !

Qui est Stetson Kennedy ?

Né en 1916 à Jacksonville, en Floride, Kennedy est le descendant de John Batterson Stetson, créateur du célèbre chapeau éponyme. Il fut élevé par une nourrice noire qu’il considérait comme une seconde mère, ce qui influença fortement ses conceptions et son aversion pour le Ku Klux Klan.

Stetson Kennedy

S’il fut confronté toute son enfance à la ségrégation et à l’idée selon laquelle les Noirs étaient inférieurs aux Blancs, la réelle prise de conscience n’intervint que lorsqu’il entendit Flo, sa nourrice, raconter comment elle avait été passée à tabac par des membres du Klan après avoir tenu tête à un conducteur de tram qui lui avait rendu trop peu de monnaie sur son ticket. Cette histoire donna naissance à une prise de conscience quant aux véritables desseins du Klan et, plus globalement, l’état de la société dans laquelle il évoluait. En 1936, il s’inscrivit à l’université et sa perception de l’état du monde dans lequel il évoluait ne fit que s’accentuer. Il déclara plus tard : « Ne me demandez pas ce qui n’allait pas chez moi. Ce qui n’allait pas se trouvait dans le reste de l’État, dans le Sud, dans notre Nation, dans le monde qui s’était engagé dans cette forme d’oppression particulière où un homme prétendait être supérieur à un autre ? » Il quitta rapidement l’université pour sillonner les routes et trouva ensuite un travail pour la Works Progress Administration consistant à interviewer des personnes ordinaires à travers la Floride. Il devint ainsi l’un des spécialistes du folklore américain. Il quitta ce travail en 1940 afin de se concentrer sur l’écriture.

En raison de problèmes de dos, Stetson Kennedy ne participa pas à la Seconde Guerre mondiale. Au lieu de cela, il décida comme l’exprima son ami Woody Guthrie, de « créer des munitions dans son grenier, avec sa machine à écrire ». Il entreprit ainsi de combattre les ennemis de l’Amérique à l’intérieur du territoire. C’est ainsi qu’il décida d’en finir avec le Ku Klux Klan et son idéologie ! Il se lança alors dans la rédaction d’articles visant à dénoncer l’organisation. Mais le Klan était plus coriace qu’il n’y paraissait et Kennedy dû envisager des mesures plus radicales pour en venir à bout.

C’est un oiseau ? C’est un avion ? Non c’est Superman !

L’entreprise de Stetson Kennedy se heurta rapidement à un problème de taille : bien que la majorité des membres du Klan étaient issus de la classe populaire, une bonne partie de ses dirigeants étaient haut placés. Voyant que le Klan possédait de solides appuis, celui-ci prit donc le pseudonyme de John S. Perkins, un vendeur d’encyclopédies itinérant, afin de l’attaquer de l’intérieur. Peu à peu, Kennedy découvrit toutes sortes de choses concernant le KKK : les poignées de main secrète, les noms de code, les lieux de rendez-vous, etc. Par exemple, lorsqu’un membre du Klan voyageait dans une contrée inconnue, il demandait à rencontrer « Mr. Ayak » – pour « Are You a Klansman ? » (Êtes-vous membre du Klan ?). Ce à quoi l’interlocuteur devait répondre « Yes, and I also know a Mr. Akai » (Oui, et je connais également un Mr. Akai), signifiant « A Klansman I Am » (Je suis un membre du Klan).

Stetson Kennedy déguisé en membre du KKK

 

Plus important encore, Kennedy réalisa que la force du Klan résidait dans un rituel bien établi, composé d’un règlement – le Kloran –, d’une terminologie (Grand Dragon, Imperial Wizard), d’un cérémonial et de tenues vestimentaires reconnaissables. Il comprit alors que ces éléments avaient sur le public un effet « magique » et créaient une dynamique, une impression de puissance, de respectabilité et une identité forte. Si Stetson Kennedy parvenait à dédramatiser le Klan, à le vider de toute symbolique, il pourrait l’anéantir.

À l’époque, la série radiophonique The Adventures of Superman rassemblait chaque semaine plus de quatre millions d’auditeurs. Durant la guerre, l’Homme d’Acier s’était frotté à des ennemis comme l’empereur japonais Hirohito ou Adolf Hitler. Mais cette période était révolue et le kryptonien devait se trouver de nouveaux combats. C’est ainsi que le 5 février 1946, l’émission radiophonique redéfinit le super héros comme « le défenseur de la loi et de l’ordre, le champion de l’égalité des droits, le vaillant combattant contre les forces de la haine et des préjugés ». Superman ne réglait désormais plus uniquement les conflits par la force mais parvenait désormais à rendre la justice par le biais du dialogue et de la tolérance.

L’un des premiers épisodes mettant en scène cette version modernisée du héros, « The Hate Mongers Organization », fut diffusé le 14 avril 1946. Durant les cinq semaines que dura cet arc narratif, les auditeurs suivirent le combat de Superman pour venir à bout des « Gardiens de l’Amérique », un groupe de délinquants juvéniles ayant pris pour cible un centre interculturel. Une fois le vingt-cinquième et dernier épisode diffusé, The Adventures of Superman était à nouveau l’émission pour enfants la plus écoutée aux États-Unis.

Kennedy réalisa alors le merveilleux canal de diffusion que Superman pouvait devenir : un instrument de propagande similaire à celui de la Seconde Guerre mondiale mais qui pouvait désormais être mis au service non plus d’un effort de guerre mais de l’évolution de la société tout entière. Le New York Times encensa l’émission, allant jusqu’à affirmer : « La signification de ce nouveau Superman radiophonique n’est pas seulement d’être un reflet de nos sociétés modernes, il constitue surtout un acteur majeur de celles-ci ». Newsweek déclara quant à lui que « Superman [était] le premier show super-héroïque à développer une conscience sociale ».

Stetson Kennedy entra ainsi en contact avec les producteurs de l’émission et leur livra toutes sortes d’informations issues de sa double vie dans la peau de John Perkins, membre du KKK. De cette association naquit un nouvel arc narratif en seize parties intitulé « Clan of the Fiery Cross », diffusé du 10 au 25 juin 1946. Bien que l’organisation à laquelle Superman se frottait ne s’appelait pas « Ku Klux Klan » et que le leader s’appelait « Grand Scorpion » et non « Grand Dragon », il ne faisait aucun doute quant à la cible qui était visée.

L’histoire mettait en scène un jeune homme asiatique, Tommy Lee, ayant récemment emménagé dans un nouveau quartier. Ce dernier et sa famille seront alors rapidement inquiétés par le « Clan of the Fiery Cross », désireux de nettoyer le pays de tout ceux qui n’étaient pas de « Vrais Américains ». Tommy parlera de ses problèmes à Jimmy Olsen qui se rendra à son tour au Daily Planet pour confier l’affaire à son ami Clark Kent.

En faisant du protagoniste principal un asiatique et non un afro-américain, Kennedy s’assurait de ne pas trop énerver les membres du Klan. Toujours est-il que ceux-ci comprendront rapidement qu’un traître se trouvait parmi eux et qu’ils chercheront à le démasquer. Pendant un moment, Kennedy devint ainsi, selon certains, « l’homme le plus détesté des États-Unis ». Samuel ‘Doc’ Green – le Grand Dragon de la Klavern Number One située à Atlanta – alla jusqu’à offrir une récompense de 1000 $ à celui qui parviendrait à lui livrer le traître. Le nom de Stetson Kennedy fut diffusé dans la presse mais son visage resta secret, et le principal intéressé dû conserver sa place au sein du Klan pour éviter d’éveiller les soupçons. La trahison au sein du KKK est en effet punissable de la peine de mort. Toujours est-il qu’une fois tout cela terminé, il fut nécessaire pour celui-ci de déménager pour Paris (sa maison de Floride avait été incendiée). Il reçut des lettres de menace jusqu’à sa mort…

Clan of the Fiery Cross alla parfois assez loin dans ses messages. Le Grand Scorpion avoua par exemple dans un épisode que tout cela n’était qu’une vaste farce ou encore que le but principal du Clan était de recruter de nouveaux membres crédules qui dépenseraient des sommes insensées pour s’acheter des robes et des cagoules, ajoutant : « We deal in one of the oldest commodities on earth – hate » (Nos transactions se font sur base d’une des plus anciennes monnaies sur terre : la haine ».

Le show étant sponsorisé par la marque de céréales Kellogg’s depuis janvier 1943, Samuel Green tentera encore de lancer un boycott général des produits de la marque. Sans succès.

Rapidement après la diffusion des premiers épisodes, les désaffections commencèrent à apparaître au sein du Klan. Kennedy avait réussi dans son entreprise : il faut imaginer un père de famille membre du Klan, rentrant chez lui après une dure journée de travail pour retrouver ses deux enfants, l’un avec une taie d’oreiller sur la tête, l’autre lui courant après déguisé en Superman. Comme l’écrivait Chris Sims du site Comics Alliance, comment continuer à faire quelque chose dès le moment où vous réalisez que vos propres enfants vous voient comme un super-vilain qui doit faire face à la justice ? Ceux-là même qui auparavant possédaient une forme d’alter ego et portaient un costume destiné à cacher leur identité secrète devenaient soudainement une figure anti-héroïque.

Ainsi, comme Stetston Kennedy l’avait prévu, Clan of The fiery Cross venait d’entamer la légitimité du Ku Klux Klan et était parvenu à faire passer le cérémonial des membres pour une vaste blague. Sans la magie autour, les Klanistes devenaient une bande d’énergumènes qui se réunissent dans les champs avec des chapeaux pointus pour mettre le feu à des objets. Plus encore, sans ce mysticisme autour, le public réalisa que ceux-ci étaient en fait des fanatiques au service d’une idéologie meurtrière. Le Klan était devenu une blague. Une blague haineuse et violente mais une blague quand même. Stetson venait de prouver à quel point la fiction peut parfois impacter la réalité !

Bibliographie

Concernant le Ku Klux Klan

Sara Bullard, The Ku Klux Klan : A History of Racism and Violence, Montgomery (Alabama), Southern Poverty Law Center, 1997.

Nancy MacLean, Behind the Mask of Chivalry : The Making of the Second Ku Klux Klan, New York-Oxford, Oxford University Press, 1994.

Concernant Superman, The New Adventures of Superman et Stetson Kennedy

Livres

Rick Bowers, Superman versus the Ku Klux Klan : The True Story of How the Iconic Superhero Battled the Men of Hate, Washington, National Geographic Society, 2012.

Bruce Scivally, Superman on Film, Television, Radio and Broadway, Jefferson, North Carolina, London, McFarland & Company Inc. Publishers, 2007

Glen Weldon, Superman : The Unauthorized Biography, Hoboken (New Jersey), Wiley, 2013.

Articles

Diane Roberts, « Stetson Kennedy, Unmasker of the Klan », dans The Guardian [En ligne], https://www.theguardian.com/commentisfree/cifamerica/2011/sep/02/protest-florida, 2 septembre 2011, (Page consultée le 21 septembre 2017, Dernière mise à jour le 15 juillet 2017).

Martin Schneider, « How Superman Singlehandedly Thwarted the Ku Klux Klan », dans Dangerous Minds [En ligne], http://dangerousminds.net/comments/how_superman_singlehandedly_thwarted_the_ku_klux_klan, 10 novembre 2013, (Page consultée le 21 septembre 2017, Dernière mise à jour le 11 mai 2015).

Chris Sims, « Ask Chris #221 : Superman Takes Down the Clan of the Fiery Cross », dans Comics Alliance [En ligne], http://comicsalliance.com/ask-chris-221-superman-takes-down-the-clan-of-the-fiery-cross/, 21 novembre 2014, (Page consultée le 21 septembre 2017, Dernière mise à jour non communiquée).

Vidéos

Pascal Franchot, How Superman Defeated the KKK, Video, 2015.

Audios

This American Life, « 285 : Know Your Enemy » [En ligne], https://www.thisamericanlife.org/radio-archives/episode/285/know-your-enemy, 25 mars 2005, (Page consultée le 21 septembre 2017, Dernière mise à jour non communiquée).

Alexandre Alvarez
A propos Alexandre Alvarez 110 Articles
Journaliste du Suricate Magazine