La Ligue des Justiciers : super-héros en mal d’amour cinématographique…

On en sait chaque jour un peu plus sur le pourquoi de l’échec du récent Justice League. En novembre 2017, plusieurs journaux révélaient que certains cadres du studio avaient fait pression pour accélérer la production et toucher leur bonus financier de fin d’année. Quelques mois plus tard, des concept arts étaient divulgués, laissant apercevoir un Steppenwolf bien plus élaboré que ce qui fut finalement retenu dans la production finale. À la mi-février, des pans de story-boards étaient dévoilés, laissant apercevoir Darkseid et la continuation du « Cauchemar de Batman » apparu dans Batman v Superman : Dawn of Justice. Récemment encore, une scène coupée était dévoilée montrant le costume noir de Superman, symbolisant le retour du héros d’entre les morts.

Dans cette dynamique, une rumeur nous apprenait il y a trois semaines que Zack Snyder aurait été purement et simplement renvoyé par la production, avant même de pouvoir terminer son travail sur le film. Peu après, c’était au tour de Joss Whedon d’annoncer son retrait du projet Batgirl, laissant entendre que l’échec de Justice League et les effroyables décisions de la Warner concernant le DC Extended Universe (DCEU) auront consommé la rupture entre le réalisateur et la production.

Mais au fond, si l’on se penche de plus près sur le sujet, la Ligue des Justiciers n’a jamais réellement eu de chance au cinéma. Avant l’adaptation de 2017, deux timides portées à l’écran aujourd’hui quasiment oubliées avaient déjà eu lieu !

1979 : Legends of the Superheroes

Les 18 et 25 janvier 1979, NBC diffusait sur son réseau deux épisodes Live-Action mettant en scène bon nombre de membres de l’écurie DC. Ces deux segments, intitulés « The Challenge » et « The Roast » constituèrent le téléfilm Legends of the Superheroes, estampillé Hanna-Barbera. Adam West et Burt Ward, les Batman et Robin de la mythique série diffusée à la fin des années 60 étaient même de la partie ! Il s’agit d’ailleurs de leur dernière apparition dans ces célèbres costumes.

Green Lantern (Howard Murphy), Flash (Rod Haase), Captain Marvel (Garrett Craig), The Atom (Alfie Wise) Black Canary (Danuta Rylko-Soderman), Huntress (Barbara Joyce), ou Hawkman (Bill Nuckols) étaient également au casting. Question méchants, on trouvait notamment l’Homme Mystère (Frank Gorshin), Solomon Grundy (Mickey Morton) ou Sinestro (Charlie Callas).

Superman et Wonder Woman ne faisaient quant à eux pas partie du casting pour une question d’exploitation des droits au cinéma et à la télévision : le premier Superman de Richard Donner sortit sur les écrans en 1978 et Wonder Woman était alors propriété de CBS qui diffusait alors la série avec Lynda Carter.

Dans sa première partie intitulée « The Challenge », nos héros devaient empêcher leurs ennemis de faire exploser une bombe. Le second segment, « The Roast » consistait quant à lui en une gentille humiliation publique – un « roasting » selon l’expression anglaise – de certains héros par leurs antagonistes et même certains de leurs compagnons. « C’était supposé être idiot et extravagant » se rappellera Peter Gallay, l’un des scénaristes : « Je ne dis pas que les personnes liées au show prenaient les comics aussi sérieusement que vous ou d’autres aficionados le font actuellement, aussi bien à l’époque que maintenant. Et je pense que deux types de spectateurs ont vu ce téléfilm. On pouvait diviser l’audience en deux camps : l’un était composé des gens qui aimaient vraiment les comics et connaissaient les personnages et, comme vous le dites, avaient pour la majorité d’excellents souvenirs de ces lectures. Et ensuite venait le reste, les critiques et le public en général, et ceux-là ont probablement détesté le show. Étrangement, ne connaissant rien des comics et n’étant pas des fans de ceux-ci, nous avons écrit ces deux épisodes, nous avons fait de notre mieux, et je pense que c’était assez drôle. Je veux dire, dans mon esprit, c’était nettement plus drôle sur le papier qu’à l’écran. Mais je pense que c’est assez réussi au regard de ce qu’on essayait de faire. Les critiques l’ont massacré bien évidemment ».

Le premier épisode de Legends of the Superheroes fut tourné à Los Angeles : à Calabasas, Puddingston et Bronson Canyon. Le second fut quant à lui entièrement tourné en studio, dans l’optique de réaliser quelque chose de similaire au Dean Martin Celebrity Roast. Mais l’une des qualités de ce téléfilm résidait principalement dans ses costumes, relativement fidèles à leur pendant original. Chaque costume fut spécialement réalisé par Warden Neil pour chaque acteur en l’espace de trois semaines.

Mais, si les critiques le jugèrent quelque peu sévèrement, certains spectateurs semblèrent tout de même offrir un accueil sympathique à Legends of the Superheroes. Le dessinateur Alex Ross déclara plus tard avoir adoré l’absurdité de la chose, notamment la scène au cours de laquelle Green Lantern s’arrête un instant pour consulter un psychiatre qui n’est autre que Sinestro déguisé. L’écrivain Harlan Allison alla jusqu’à féliciter Peter Gallay pour son travail sur la série. Cependant, ces deux épisodes spéciaux ne furent plus jamais diffusés. On peut aujourd’hui les trouver sur internet moyennant une brève recherche et il est indéniable qu’ils ont terriblement mal vieilli. Reste qu’ils offraient à voir toutes sortes de héros qui mirent de nombreuses années à retrouver nos écrans.

1997 : Justice League of America

Si l’on excepte un projet avorté à la charnière des années 1990, la Ligue des Justiciers n’eut la joie de revenir dans nos salons qu’en 1997 dans un pilote produit par CBS et coréalisé par Félix Enríquez Alcalá et Lewis Teague (qui demanda rapidement à ce que son nom soit retiré du générique). Le budget médiocre, les effets spéciaux risibles et les costumes ridicules eurent raison de ce projet auquel la chaîne ne crut probablement jamais. Le pilote de 90 minutes ne fut jamais diffusé aux États-Unis. Il fut cependant présenté en Angleterre, en Allemagne, au Brésil ou en Israël sous deux formes différentes : comme un film à la narration normale et également comme un pseudo-documentaire entrecoupé d’interviews des personnages exposant leur perception des choses. Cette deuxième version est encore disponible sur internet.

Dans cette adaptation, la Ligue est composée de Green Lantern, Flash, The Atom, Martian Manhunter, Fire et Ice. Il est amusant de noter que Martian Manhunter était ici joué par David Ogden Stiers, autrement connu comme étant le Major Charles Emerson Winchester III dans la mythique série M.A.S.H..

Cédant à l’aire du temps et cherchant à se fondre dans un paysage télévisé dominé par Friends, CBS fera de Justice League of America une série sur les super-héros… et leur vie de tous les jours. La seconde version de ce pilote montre ainsi les personnages exposer leur ressenti face aux situations rencontrées au quotidien. Les héros apparaîtront également peu à l’écran costumés. Le reste du temps, la série s’intéressera aux difficultés sentimentales de Green Lantern, à l’incapacité de Flash à garder un emploi stable ou aux efforts de Fire pour lancer sa carrière d’actrice. Ajoutons à cela le fait que les protagonistes habitent tous sous le même toit et l’on aura compris les influences… Batman & Robin n’était donc pas le pire désastre super-héroïque de l’année 1997 !

À cela il convient d’ajouter plusieurs faiblesses inhérentes aux personnages présentés à l’écran. D’abord, il s’agit ici d’une Ligue des Justiciers fort timide, dans la mesure où ni Batman, ni Wonder Woman, ni Superman ne faisaient partie du casting. Et, il faut bien l’avouer, à l’exception de Green Lantern, Flash et Martian Manhunter, les autres héros étaient relativement inconnus du grand public. Quant aux plus célèbres, Green Lantern s’appelait Guy Gardner et portait le costume de celui-ci. Cependant son attitude, son masque, son physique et son vécu rappelaient davantage Kyle Rayner, un Green Lantern créé trois ans plus tôt par Ron Marz et Darryl Banks et physiquement calqué sur Keanu Reeves. Question costume, le vert ayant déjà été réservé à Fire, c’est un Turquoise Lanterne que nous aurons le déplaisir de voir à l’écran. Quant à Flash, les scénaristes l’appelèrent Barry Allen, probablement en référence à la série du début des années 90, mais sa personnalité avait tout de Wally West. Sans parler de Martian Manhunter ici scandaleusement bedonnant et statique…

L’auteur de comics Mark Waid déclara que ce Justice League of America représentait 80 minutes de sa vie qu’il ne retrouverait jamais. Et en effet, le scénario est ridicule (un terroriste sévissant sous le nom de Weatherman se sert d’une machine météorologique pour déclencher des tornades afin de détruire la ville de New Metro City), les costumes ressemblent à de mauvaises réalisations faites dans la précipitation pour participer à un Comic-Con et les effets spéciaux des sociétés Digital Magic et Vision Crew Unlimited sont particulièrement pénibles à regarder. Sans compter que l’humour est lourd et forcé et que certains personnages semblent juste présents comme ressort comique (alors qu’une tornade ravage New Metro City, The Atom rapetisse pour sauver le chat d’une vieille dame caché sous le porche de la maison…).

En somme, Justice League n’est finalement que l’héritier d’une tradition de casseroles cinématographiques. Si l’on pourra admettre que Legends of the Superheroes (1979) est un sympathique divertissement vu à la lumière des mentalités de l’époque, Justice League of America (1997) et Justice League (2017) sont finalement les victimes de décisions de production hâtives et inconsidérées. Si les amateurs du genre comptent beaucoup sur les futurs Aquaman et Flashpoint Paradox pour redresser la barre du DCEU, la Ligue des Justiciers doit encore s’émanciper des diktats hollywoodiens pour se trouver une identité propre et nous offrir le film tant espéré par les fans depuis sa création en 1960.

Alexandre Alvarez
A propos Alexandre Alvarez 110 Articles
Journaliste du Suricate Magazine