Jerry Lewis et le projet maudit « The Day the Clown Cried »

Ce 20 août 2017, l’immense Jerry Lewis nous quittait à l’âge de 91 ans, laissant derrière lui des chefs d’œuvre de comédie comme Le tombeur de ces dames ou le cultissime Docteur Jerry et Mister Love. Si l’on retiendra de lui ses éternelles grimaces, son humour déjanté ou l’étonnant duo qu’il composa avec Dean Martin entre 1950 et 1956, il y a un élément de sa carrière que certains ignorent peut-être : en 1972, Jerry Lewis – Joseph Levitch de son vrai nom – réalisa une comédie sur l’Holocauste… Projet maudit, le film intitulé The Day the clown cried [Le jour où le clown pleura] ne verra jamais réellement le jour et est depuis devenu un objet culte du Septième Art vu par une poignée d’élus.

En 2013, lorsqu’on interrogeait le comédien, lui demandant si nous verrions un jour The Day the Clown Cried, Lewis répondit : « Non. Voulez-vous savoir pourquoi ? Simplement parce qu’il est très simple de s’asseoir face à un public et de dévoiler ses sentiments, c’est autre chose de devoir vivre avec ces sentiments. Et en ce qui concerne ce film, j’étais embarrassé, j’avais honte du travail réalisé, et j’étais heureux d’avoir eu le pouvoir de contenir tout cela pour que jamais personne ne le voit. C’était mauvais… mauvais… mauvais… Ç’aurait pu être merveilleux mais j’ai glissé, je n’ai pas tout compris et je n’avais pas assez de bon sens pour comprendre pourquoi je faisais ça. Et peut-être qu’alors il y aurait une réponse. Mais jamais personne ne le verra ! »

The Day the Clown Cried est adapté d’un scénario écrit en 1962 par Joan O’Brien, publiciste ayant travaillé avec le légendaire clown Emmett Kelly, et le journaliste Charles Denton. O’Brien expliqua que l’idée lui était venue après la guerre, en apprenant l’existence des camps de concentration et l’envoi d’enfants dans ceux-ci. Des années plus tard, alors qu’elle collaborait avec le clown Emmett Kelly, celui-ci lui dit : « Un clown ne joue pas pour les adultes. Le seul public qui compte pour lui, ce sont les enfants ». L’association des deux idées donna lieu au récit dont il est ici question.

Ce scénario original raconte l’histoire de Karl Schmidt, un clown raté peu sympathique qui fut envoyé à Auschwitz pour avoir critiqué Adolf Hitler et fut obligé de conduire des enfants vers la chambre à gaz.

En 1992, le magazine Spy interrogeait sept personnes impliquées dans le processus créatif du film et ayant eu l’occasion de voir plusieurs passages de celui-ci. Joan O’Brien, co-auteur du scénario original qualifia le long-métrage de « désastre », tandis que l’acteur Harry Shearer alla jusqu’à dire : « Ce film est radicalement mauvais, son pathos et sa comédie sont tellement déplacés que vous ne pourriez pas, dans vos plus grands fantasmes de ce que cela pourrait être, vous approcher de ce qu’il est réellement. Oh, mon Dieu ! – c’est tout ce que vous pourriez dire ». Ces commentaires – principalement celui de Shearer – orientèrent l’avis du public jusqu’à aujourd’hui.

Un film culte mais invisible…

Mais au fond, est-il réellement possible de juger un film dont on a vu que certaines parties inachevées ou, tout au plus, un montage inabouti ? Le long-métrage existe pourtant dans sa totalité, ou tout du moins, un premier montage que Lewis aurait longtemps gardé dans son coffre-fort, enfermé dans une valise Louis Vuitton.

Cependant, si en 2013, l’artiste lui-même jugeait ce film comme étant mauvais, et si une partie de l’équipe aura cru bon de descendre en flèche The Day the Clown Cried, il n’en fut pas toujours ainsi. Jerry Lewis plaçait autrefois énormément d’espoir dans ce projet. Ce long-métrage était supposé constituer un tournant dans la carrière de l’acteur et lui permettre d’opérer une transition vers un autre type de cinéma. L’idée semblait être de se hisser aux côtés du Dictateur de Chaplin ou du To Be or not to Be d’Ernest Lubitsch. Néanmoins, si Lewis a échoué dans cette dynamique, il aura cependant réussi à associer son film au Don Quichotte inachevé d’Orson Welles, au Mountain Eagle d’Alfred Hitchcock et à toute une série de film perdus, ce qui est déjà pas mal… Le jour où le clown pleura était en réalité – comme le mentionnait le dossier de presse – « un tournant dans la carrière de l’un des comédiens les plus hors norme de l’histoire ». Deux ans après l’abandon du projet, le critique français Jean-Pierre Coursodon écrivait dans Film Comment qu’il « ne faut pas condamner ce film d’avance sur base de son scénario. Bien que la rumeur semble aller à l’encontre de cette affirmation, le film pourrait s’avérer sublime. En effet, il faudrait qu’il soit sublime pour ne pas être ridicule, ou simplement terriblement embarrassant ».

En 1982, Jerry Lewis écrivait lui-même dans son autobiographie qu’il donnerait vie à ce scénario « d’une façon ou d’une autre », ajoutant : « Ce film doit être vu, au moins par chaque enfant dans le monde qui n’aura fait qu’entendre parler de l’Holocauste ». La même année, la journaliste Lynn Hirschberg interviewa le comédien pour Rolling Stone et eut ainsi l’occasion de voir certaines scènes clefs du long-métrage. Il semblerait, selon ses propres dire, que n’ayant pas voulu mentir à Jerry Lewis, elle aurait dit ne pas comprendre le film, ce qui aurait eu pour effet de jeter un froid instantané. Joshua White, réalisateur pour la télévision ayant visionné l’intégralité de The Day the Clown Cried en 1979, déclara à son tour que Jerry Lewis semblait croire que « le monde avait conspiré contre lui afin de l’empêcher d’achever son film ». Ces réactions, conjuguées à celle de Harry Shearer ayant vu le film aux côtés de White, eurent probablement pour effet de décourager Lewis dans sa volonté de mener le projet à bien.

 

La réalité derrière l’échec de The Day the Clown Cried

Mais si l’on pourrait penser que le film est resté secret parce qu’il est mauvais, la réalité est toute autre. Un problème de droits d’auteur est à l’origine de sa disparition. À l’origine, des acteurs tels que Dick Van Dyke, Milton Berle ou encore le chanteur Bobby Darin manifestèrent leur intérêt pour ce projet. Lewis parvint à s’imposer face à ces candidats. Le producteur hongrois Nathan Wachsberger acquit les droits d’exploitation du scénario original en 1971 et les proposa à Jerry Lewis qui, bien qu’il estimait alors difficile pour lui de porter un rôle de cette ampleur dramatique, accepta moyennant le fait de pouvoir réécrire le script (aujourd’hui disponible sur internet) et réaliser lui-même le film. C’est ainsi que débuta la production de The Day the Clown Cried. Mais les problèmes firent rapidement surface…

Avant tout, les auteurs du scénario original, Joan O’Brien et Charles Denton, acceptèrent difficilement les changements apportés par Lewis à l’histoire. Premièrement, le personnage principal, Karl Schmidt, fut renommé Helmut Doork. Ensuite, un récit étant originellement envisagé comme un cheminement horrifique se transformant en soudaine abnégation sacrificielle fut, selon eux, réinterprété par l’artiste comme une sorte de farce sentimentale. D’aucuns ont souligné le caractère presqu’autobiographique de ce film dans lequel Jerry Lewis exprime une vision personnelle de lui-même, de son travail et de son rapport à la critique, tout en cherchant à rivaliser avec des géants tels que Charlie Chaplin ou Buster Keaton. Quoi qu’il en soit, O’Brien et Denton attaquèrent le projet en justice avant que ne commence le travail de montage. Le film ayant en grande partie été tourné du côté de Stockholm, la Cour de justice suédoise saisit les bandes. Lewis parvint cependant à sauver une vidéocassette issue d’un premier montage.

Jerry Lewis s’investit corps et âme dans ce projet, en visitant Dachau, Auschwitz et en allant jusqu’à perdre une vingtaine de kilos grâce à un régime à base de pamplemousse. Cependant, il souffrait à cette époque d’une addiction au Percodan et était donc au plus mal ; qui plus est, il s’imposa un rythme de vie épouvantable, dormant seulement trois heures par nuit durant les 113 jours que dura le tournage jusqu’à la séquence finale.

Plus important encore dans la dynamique qui mena au tragique destin de The Day the Clown Cried, l’option que possédait le producteur Nathan Wachsberger sur le récit expira avant le début du tournage. Lewis décida pourtant de continuer, y allant de ses propres deniers. Ses efforts furent anéantis lors de la saisie des bandes.

Aujourd’hui encore, peu sont les personnes qui peuvent se vanter d’avoir vu ce film avorté de Jerry Lewis. Cependant, en 2016, un montage de trente minutes basé sur le scénario disponible en ligne ainsi que sur toutes sortes de photographies de plateaux, d’images d’archives et des rares segments dévoilés du film fit surface sur la toile. Il est ainsi possible de mesurer ce que la première expérience dramatique de Jerry Lewis aurait pu être. De manière intéressante, il est amusant de s’interroger sur ce qu’aurait pu devenir la carrière du comédien si The Day the Clown Cried avait connu un autre sort. En 2013, sortira une dernière tentative pour l’acteur de se risquer au drame en jouant dans le film Max Rose, qualifié par le journaliste espagnol Gregorio Belinchón dans El País de « ñoño y lamentable » [gnangnan et lamentable]…

Mais si l’artiste américain ne parvint pas à se détacher de son image de comique de son vivant (précisons tout de même qu’il obtint la reconnaissance pour ses talents de réalisateur, notamment concernant la séquence d’ouverture de Le tombeur de ces dames saluée par l’auteur Ethan de Seife comme « un moment fort de l’art comique de Jerry Lewis, et aussi de l’histoire de la mise en scène dans le cinéma américain »), il pourrait bien y parvenir depuis l’au-delà. En effet, en août 2015, la Bibliothèque du Congrès acquit la collection des films de Jerry Lewis au sein de laquelle figure The Day the Clown Cried. Si le film est désormais certain de voir le jour, il faudra pour cela attendre l’année 2024. Mais Jerry Lewis n’est désormais plus là pour ralentir le processus et il est possible que sa disparition précipite les évènements. Comme une façon d’annoncer qu’il n’était pas dupe quant à sa longévité et ce qui se passerait après son départ, l’artiste déclarait en 2009 à Entertainment Weekly : « Après ma disparition, qui sait ce qui se passera ? La seule chose que je sente, ce qui me fait toujours rire, c’est qu’un petit malin… aura une idée et parviendra à diffuser l’entièreté de ce putain de truc. J’aimerai ça, parce qu’il verra un sacré film ! ». En nous armant de patience, nous saurons donc un jour ce que vaut réellement The Day the Clown Cried.

« Quand la terreur règne, un éclat de rire est le plus terrifiant des sons »

Mais malgré toutes les critiques adressées au film depuis 1973, il convient de replacer les choses dans un certain contexte, tout en cherchant à expliquer les motivations de Jerry Lewis. Dans son autobiographie, le comédien écrivit : « Je pensais que The Day the Clown Cried serait une façon de montrer que nous ne devons pas trembler et baisser les bras face aux ténèbres. Le clown nous apprendrait cette leçon ». En effet, le scénario de Lewis comporte une remarque d’une grande puissance : « Quand la terreur règne, un éclat de rire est le plus terrifiant des sons » !

Ensuite, comme nous le soulignions plus tôt, il y a fort à penser que Jerry Lewis espérait obtenir une reconnaissance en réalisant un tel film. Harry Shearer déclara d’ailleurs en 1992 : « Je pense que Jerry pensait que l’Académie ne pourrait ignorer ce film ». D’autres comédiens tenteront d’ailleurs l’expérience dramatique avec davantage de succès, comme par exemple Peter Sellers dans Docteur Folamour ou Bienvenue Mister Chance ; Robin Williams dans Le cercle des poètes disparus, Will Hunting, Au-delà de nos rêves, Insomnia ou Photo Obsession ; ou encore Jim Carrey dans The Majestic ou le merveilleux Eternal Sunshine of the Spotless Mind. Si The Day the Clown Cried n’eut pas le résultat escompté, Lewis parviendra tout de même à montrer sa capacité à se diversifier dix ans plus tard en incarnant Jerry Langford dans le superbe La valse des pantins de Martin Scorsese.

Il faut encore souligner à quel point le comédien était en avance sur son temps en prenant pour base un sujet sérieux, l’Holocauste, pour donner lieu à des situations comiques. La ressemblance de The Day the Clown Cried avec le somptueux La vie est belle de Roberto Benigni a bien évidemment souvent été soulignée. Sauf que ce dernier film fut réalisé vingt-quatre ans plus tard. Citons encore Le cri du papillon, sortit en 1990 et réalisé par Karel Kachyňa, sorte de remake de The Day the Clown Cried basé sur des faits réels. Si son projet tomba à l’eau, le comédien américain fait donc tout de même office de précurseur.

À ce sujet, au début des années 1990, le producteur Michael Barclay réussit à obtenir à son tour les droits d’exploitation du scénario de Denton et O’Brien, et un nouveau projet fut un temps envisagé, d’abord avec Robin Williams dans le rôle-titre puis plus tard William Hurt. Celui-ci ne vit jamais le jour mais l’on peut se dire que les écueils rencontrés par Lewis en 1973 auront ouvert la voie à une autre manière pour le cinéma d’aborder l’Holocauste.

Le journaliste français Jean-Michel Frodon aurait eu l’opportunité de voir le film aux alentours de 2012. Il lui consacra l’année suivante un article intitulé « Jerry Made His Day » dans lequel il tint un discours bien différent de ce qui s’était jusque-là dit au sujet du film maudit de Jerry Lewis. Les détracteurs du film ayant en 1992 donné une interview à Spy Magazine décrivaient par exemple Helmut, le protagoniste principal, comme un personnage misérable, antipathique, aux antipodes de ce qu’il devrait être, un héros loin d’être drôle, sans profondeur et peu sympathique. Harry Shearer ira jusqu’à dira que Lewis essayait de créer un personnage tragique mais ne parvint à donner corps qu’à un être pathétique. À cela, Jean-Michel Frodon répondra que le fait qu’Helmut soit un être détestable serait une façon subtile pour Lewis de raconter une histoire dramatique sans verser dans le sentimentalisme et d’empêcher toute identification à celui-ci pour le spectateur.

Plus encore, J.-M. Frodon avance l’argument tout à fait pertinent selon lequel The Day the Clown Cried aborde le sujet de l’utilisation des artistes par les personnes en position dominante. Le commandant du camp de concentration se servira ainsi de l’influence morale d’Helmut pour pousser celui-ci à mener les enfants vers la chambre à gaz : « Il n’est pas si fréquent qu’une star du comique interroge son activité, dont la raison consiste à faire plaisir à un public, mettant au centre d’un film le fait qu’elle peut être utilisée par les puissances dominantes (pas seulement les dictatures) afin de maintenir l’ordre et de contrôler les gens ». Si l’avis de Monsieur Frodon, particulièrement élogieux, est aux antipodes de celui d’Harry Shearer et des différents intervenants interrogés en 1992 par Spy Magazine, au point qu’on peut se demander si les uns et les autres ont bien vu le même film, cette interprétation offre une intéressante complexité à The Day the Clown Cried. De quoi relancer la curiosité du spectateur désireux de se forger une opinion propre…

Quoi qu’il en soit, les débats autour de The Day the Clown Cried risquent de survivre à son créateur, tant en attendant la sortie annoncée du film qu’une fois celui-ci dévoilé. De quoi élever ce long-métrage au rang de film culte !

 

Alexandre Alvarez
A propos Alexandre Alvarez 119 Articles
Journaliste du Suricate Magazine