J’accuse : le cri de cinq femmes

D’Annick Lefebvre, mise en scène d’Isabelle Jonniaux avec Annie Darisse, Jessica Fanhan, Isabelle Jonniaux, Sarah Lefèvre, Muriel Legrand.

Du 21 novembre au 09 décembre à l’Atelier 210
Du 25 au 27 janvier au Théâtre de l’Ancre Charleroi
Du 29 au 30 janvier au Centre Culturel Jacques Franck

J’accuse, le spectacle québécois joyeusement féministe d’Annick Lefevre débarque sur la scène du Rideau de Bruxelles pour notre plus grand plaisir. Revisitée à la mode belge, cette pièce décapante nous livre, dans une vision furieuse et actuelle, le portrait de cinq femmes au bord de l’implosion. Des femmes qui font sauter quelques verrous de l’intime et qui s’élèvent contre ce qui pollue leur quotidien. Des filles de caractère qui promènent leur regard sur notre époque, dézinguent clichés et lieux communs et pointent aussi certaines injustices sociales. En montant à la tribune, ces citoyennes nous permettent non seulement d’entendre leur révolte intérieure mais aussi de lutter contre nos certitudes, et de les voir autrement.

Sur scène, elles sont cinq et elles ont la rage. Il y a tout d’abord la vendeuse liégeoise qui prend le train aux aurores pour ouvrir une boutique de lingerie située à deux pas du Caprice des Dieux. Sarah Lefèvre est très convaincante dans la peau d’une fille qui encaisse difficilement le mépris et le jugement des femmes cadres du quartier européen. Ces clientes affublées d’un badge étoilé ne l’impressionnent guère, trop peu enclines à défendre des causes nobles.

Puis, il y a la femme d’affaires flamingante qui épouse volontiers les idées populistes de Bart De Wever. L’excellente Isabelle Jonniaux (également metteure en scène de la pièce) campe à merveille la femme à la fois aigrie et fragile dont le quotidien est marqué par la réussite matérielle et la haine des gens. Sous son discours cinglant, elle étouffe de solitude.

Nous retrouvons ensuite la femme étrangère, technicienne de surface, qui désire rencontrer le Belge de sa vie. En quête d’identité belge, elle a tout lu, tout vu sur la culture noir jaune rouge mais rien n’y fait, elle se heurte quotidiennement aux préjugés et aux fausses croyances de nos compatriotes les plus beaufs. Une interprétation tout en douceur et en légèreté de Jessica Fanhan qui intègre comme elle peut malgré les souffrances de l’exil.

Et voilà qu’apparait la pétulante admiratrice de Lara Fabian, jouée avec ferveur par Muriel Legrand. Lors d’un concert de la chanteuse canadienne à Charleroi, celle-ci a été observée par Annick Lefèbvre. Se sentant ridiculisée, la fan n’hésite pas à interpeler l’autrice et à régler ses comptes sur scène. Elle se défend d’être mièvre face à celle qui la juge d’aimer autant Lara Fabian. Cette petite incursion de la dramaturge québécoise dans la pièce est une manière de poser un regard critique sur son travail, de faire son examen personnel. Ici, il n’y a plus de place pour des diatribes politiques, que du rire et des chansons. Et la comédienne nous surprend par ses talents de chanteuse.

Pour finir, on retrouve un ton plus posé auprès d’une écrivaine solitaire qui voyage beaucoup, incarnée tout en justesse par la comédienne canadienne Annie Darisse. En découvrant sa lecture du monde, on est touché par sa parole humaniste empreinte de sensibilité. Serait-elle un double de l’autrice de J’accuse ?

Durant deux heures, cinq monologues nous seront servis dans une luxuriance verbale où l’humour et l’humanité rôdent autour de chaque réplique. D’un monologue à l’autre, on y repère des échos. Un lien se tisse entre les filles car elles ont les mêmes références, passent par les mêmes lieux, écoutent les mêmes chansons. Toutes les comédiennes jouent une partition juste et sont formidablement vivantes. Construite à partir d’indignations personnelles et collectives, le texte dense et la langue ciselée d’Annick Lefebvre en disent long sur notre époque ainsi que sur notre pays. Afin d’être comprise du public belge, la dramaturge s’est livré à une véritable réécriture du J’accuse québécois. Durant des semaines, elle a pris le pouls de notre petit royaume et est partie à la rencontre d’une diversité de personnes pour mieux comprendre les différentes facettes de la Belgique.

Bénéficiant d’une écriture inventive, de personnages bien dessinés, d’une mise en scène fluide avec un décor sobre mais ingénieux (dont les éclairages qui nous rappellent le couloir très fréquenté de la gare centrale), la pièce J’accuse vaut le détour. Foncez donc la voir au Rideau avant qu’il ne soit trop tard !

Marie-Laure Soetaert
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Journaliste du Suricate Magazine