H. Cattet et B. Forzani : « On a toujours eu une attirance pour le western à l’italienne. »

Rencontre avec les réalisateurs Hélène Cattet et Bruno Forzani (Amer, L’étrange couleur des larmes de ton corps), à l’occasion de la sortie de Laissez bronzer les cadavres. L’occasion de revenir sur le film, mais également d’évoquer les influences des auteurs, et leurs rapports avec le poliziottesco et le western.

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Aux origines du projet

Comment est né le projet ? C’est vous Hélène, qui avez découvert le livre la première ?

Hélène Cattet : Oui, je travaillais dans une librairie…

Bruno Forzani : Place Brugmann…

Hélène Cattet : … à Bruxelles, et à l’époque, l’intégrale Manchette est parue. C’est le premier roman qu’il a écrit, enfin coécrit avec Jean-Pierre Bastide. C’est comme ça que j’ai découvert son univers, avec lequel nous partageons beaucoup de points communs. Je l’ai donc fait lire à Bruno.

Vous faisiez déjà des films à l’époque ?

Hélène Cattet : Oui, enfin des courts-métrages. On venait de réaliser Santos palace, qui utilisait les codes du western pour décrire une histoire qui se passait dans un café à Bruxelles, une espèce de duel entre deux personnages…

Vous aviez donc déjà exploré un univers de type western ?

Bruno Forzani : Oui, pile au moment où on lisait le livre ! Eh ouais, Hélène ! On a fait Santos palace, et après tu as lu le livre et tu as eu le déclic !

Hélène Cattet : C’est vrai ! De toute façon, on a toujours eu une attirance pour le western à l’italienne. On adore notamment la mise en scène de Sergio Leone.

Bruno Forzani : On est d’ailleurs allé voir Il était une fois dans l’Ouest, à l’occasion d’une rétrospective Sergio Leone au centre culturel Italien. Tous les films y étaient projetés en 35mm. On l’avait vu à la télé, mais là, en scope et sur grand écran, c’était magnifique !

Hélène Cattet : C’était une redécouverte !

Bruno Forzani : Ça nous a donné beaucoup de plaisir. Que ce soit grâce à la mise en scène ou la musique, tu prends ton pied ! Si un jour on avait su qu’on pourrait faire ce genre de choses quand on a commencé à vouloir faire des films, on aurait signé tout de suite !

Hélène Cattet : C’était notre rêve de faire un western, même si nous ne savions pas si cela pourrait se faire un jour, ni comment. Là, c’était la bonne occasion !

Pourquoi, dans ce cas, avoir commencé par vous rapproprier le giallo ?

Bruno Forzani : Parce que nos premiers courts-métrages étaient dans cette optique. On a le giallo en nous, dans le sang, dans le cœur, dans les tripes ! Dans le giallo, il y a Dario Argento qui est un as de la mise en scène, et pour le western, il y a Sergio Leone qui en est un autre. C’est cette mise en scène qui raconte les histoires et qui lie intrinsèquement les deux genres. D’autant qu’on y retrouve également le côté latin très fort de la poésie de l’érotisme et de la violence qui fait qu’ils sont quand même très proches. Après, tourner Amer ou L’étrange couleur des larmes de ton corps et Laissez bronzer les cadavres, c’est quand même très différent. D’un côté, il y a un aspect plus intime, moins extraverti, alors que de l’autre, ça explose. Ce n’est quand même pas pareil ! (rires)

Laissez bronzer les cadavres

Laissez bronzer les cadavres est sans doute votre film le plus « accessible ». Était-ce un but ?

Hélène Cattet : Non, ce n’était pas du tout calculé. On aime vraiment le roman à la base et on avait grandement besoin de passer à autre chose après L’étrange couleur des larmes de ton corps. Il fallait que l’on parte d’un matériel qui ne soit issu ni de l’un, ni de l’autre, donc on avait besoin de faire une adaptation. Après, c’est vrai que l’histoire est plus linéaire, et donc forcément plus accessible, mais c’est juste tombé comme ça.

Bruno Forzani : Une histoire de gangster, ça parle à plus de personnes que l’histoire intimiste d’un personnage qui se perd dans ses fantasmes. Là c’est le gendarme, le voleur, l’or, ça parle à tout le monde ! (rires) Après, Hélène voulait faire cette adaptation depuis longtemps, mais quand le projet s’est concrétisé, j’avais quelques appréhensions. D’un autre côté, c’est elles qui m’ont donné envie d’essayer, car justement, ça te sort de ta zone de confort. Le livre est très mathématique, hyper carré, et constitue donc un matériau avec lequel on peut jouer. C’était génial de travailler sur son adaptation ! On a pu trouver notre place dans l’univers de Bastide et Manchette au fur et à mesure. On peut dire qu’on a fait un film à quatre. (rires)

Vous souhaitiez dès le début jouer sur l’opposition entre un début très chronométré et une fin beaucoup plus…

Hélène Cattet : explosive ? (rires)

Bruno Forzani : C’est venu en travaillant l’adaptation. Au moment où la nuit arrive, elle nous permet de basculer dans quelque chose de plus fantastique, de plus onirique. On voulait casser la systématique des panneaux horaires présente dans tout le roman. Rien que le fait des les enlever à un moment donné entraîne une perte de repère qui permet…

Hélène Cattet : … de faire entrer le chaos ! (rires)

Bruno Forzani : Dans le livre, les personnages s’enivrent au fur et à mesure, et, à la fin, il y a une espèce d’ivresse, de folie, et de violence, que l’on a essayé de retranscrire jusqu’à l’apothéose finale.

Est-ce que Doug Headline, le fils de Manchette et son ayant-droit, a eu son mot à dire sur le film ?

Bruno Forzani : Non, nous étions totalement libres !

Hélène Cattet : Il nous a fait confiance, car il a apprécié nos précédents films.

Bruno Forzani : On a eu énormément de chance. Vu que son père a été trop déçu des adaptations passées, mis à part celle de Chabrol, je crois, il ne donne plus les droits de Manchette aux réalisateurs francophones. Il l’a fait exceptionnellement pour nous, sur base de nos anciens projets, ce qui a été très chouette. C’était une chance !

Influences ?

On aurait pu s’attendre à un pur poliziottesco. Souhaitiez-vous dès le début accentuer le côté western ?

Hélène Cattet : C’est quand même un mélange des deux. En lisant le roman, ce sont les deux styles qui apparaissent. Au début, bizarrement, on pensait beaucoup à Cani arrabbiati

Bruno Forzani : de Mario Bava. Finalement, c’est le début du film qui est comme ça. Notre film est un huis clos à ciel ouvert, alors que celui de Bava se passe dans une toute petite voiture, ce qui n’a rien à voir ! (rires) Du coup, on avait une autre référence en tête : Quelli che contano, d’Andrea Bianchi. C’est un poliziesco tourné en Sicile, ce qui lui confère un aspect méditerranéen qui tranche avec le côté très urbain de Rome, Milan ou Naples et lui donne donc des airs de western.

On pense également à la filmographie de Tomás Milián…

Bruno Forzani : Il y en a un qui nous a beaucoup inspiré pour la déco. Il s’agit d’El precio de un hombre, où il s’installe dans un village et y sème le chaos. Il y a des éléments de décor à l’extérieur, comme si sa maison était transparente, voire carrément située dehors.

Je pensais aussi à Tire encore si tu peux, de Giulio Questi…

Bruno Forzani : Complètement. Dans l’approche, il y a le côté expérimental et le côté genre, ce qui se rapproche un peu de ce que l’on fait. Giulio Questi l’a fait avec le western dans Tire encore si tu peux, mais aussi au sein du giallo dans La mort a pondu un œuf. Après, en termes d’influences, il y a Bullet ballet de Tsukamoto pour le côté fétichiste autour des armes à feu, pour le travail sonore et pour le montage très « cut ». C’est complètement différent, mais il y quelque chose de similaire au niveau de la sensibilité.

Toutes ces influences sont présentes dès le début ?

Hélène Cattet : Elles sont juste en nous, rien n’est calculé. Les idées sortent, et on se rend bien compte qu’elles ont été nourries par des films qu’on a vus.

Bruno Forzani : Par exemple, c’est la première fois qu’on abordait les gunfights, et on n’a pas voulu utiliser de références par rapport à ça. On ne voulait ni faire du John Woo, ni du Sergio Leone. C’est tellement parfait que ça ne sert à rien de tenter de le refaire. On a plutôt essayé de tout oublier, pour trouver la manière de faire la plus viscérale et honnête possible.

Hélène Cattet : La plus personnelle aussi.

Les visions de Luce jeune étaient présente dès le début du projet ?

Bruno Forzani : Elles sont à peine suggérées dans le livre.

Hélène Cattet : On y trouve quelques mots qui évoquent le passé artistique de Luce, ses happenings. Cela nous a inspiré les séquences du film.

Bruno Forzani : Pour le coup, niveau influences, ces séquences ont été consciemment travaillées comme des séquences de western, notamment certaines scènes de torture, avec les personnages ensablés, enterrés jusqu’au cou en plein soleil, ou encore crucifiés ou fouettés. On est parti de certaines scènes typiques du western italien pour les détourner vers une performance et quelque chose de plus onirique. Là, les influences sont vraiment conscientes. On part de figures de style pour en faire quelque chose d’autre.

Bruno Forzani : Quand on a eu l’idée de ces séquences, qui sont sous forme de flashbacks dans le livre, on s’est dit qu’on n’allait pas les faire en noir et blanc, mais en noir et bleu.

Hélène Cattet : Des flash-blacks ! (rires)

Bruno Forzani : Cela nous a aidé à définir le look des séquences et leur côté fantasmatique, un peu iréel. Tout a découlé de là.

Hélène Cattet : De manière générale, nos idées ne sont pas théoriques, mais concrètes. Elles viennent principalement sous forme d’images et de sons. Cela fait que le découpage arrive presque tout de suite.

Technique

J’en déduis que vous stoary-boardez beaucoup…

Hélène Cattet : Complétement ! C’est hyper millimétré. On essaye certaines séquences à l’avance, pour être sûr que tout fonctionne.

Vous n’avez jamais du en laisser de côté car vous ne réussissiez pas à obtenir l’effet escompté ?

Bruno Forzani : Non, vu qu’on les avait essayées avant…

Hélène Cattet : À chaque fois, on se débrouille pour que ça fonctionne !

Bruno Forzani : Il y a juste la croix qui était plantée. On ne savait pas trop comment la filmer, mais ça s’est décoincé sur le tournage.

Hélène Cattet : En général, tout fonctionne. On croise les doigts pour que ça continue. Quand on n’est pas sûr, on essaye la séquence et on la monte pour être vraiment préparé sur le tournage. Tout le monde sait alors ce qu’il a à faire.

Le film a-t-il été tourné en pellicule ?

Hélène Cattet : Oui, en super 16, comme les précédents.

Bruno Forzani : Donc on n’a pas eu la souplesse ou je ne sais quoi du digital. On a gardé la même manière de travailler.

Hélène Cattet : Il faut dire que tout est très préparé. On ne fait pas beaucoup de prises, et on est même assez rapides. Manuel Dacosse, notre super chef op, à l’habitude de travailler en éclairages naturels, avec peu de matériel… Le seul élément un peu négatif, c’est que, lorsque nous avons tourné en Corse, nous ne pouvions pas souvent voir les rushs.

Bruno Forzani : On devait les renvoyer en Belgique, sans passer par les avions, pour pas que la pellicule passe aux rayons X. Il fallait donc qu’elles passent par le bateau, puis par le train jusqu’à Bruxelles.

Hélène Cattet : On pouvait donc les voir environ une fois par semaine, et donc il ne fallait pas qu’il y ait trop de problèmes.(rires)

Bruno Forzani : Mais il n’y en a pas eu, donc ça va ! (rires)

Y’a-t-il eu des retouches numériques ? Ne serait-ce qu’au niveau des couleurs ?

Hélène Cattet : Il y a toujours un étalonnage. On voulait que les séquences du film qui sont en plein soleil soient très pop, très colorées. Manu [Manuel Dacosse, le chef opérateur du film, NDLR] fait sa lumière de telle manière que les couleurs puissent être un peu poussées à l’étalonnage.

Bruno Forzani : On choisit également les couleurs des costumes et des accessoires en fonction.

Et pour ce qui est des effets ? Y’en a-t-il eu des numériques ?

Hélène Cattet : Un petit peu. Il y a pas mal d’effets spéciaux, le plus possible organiques, à l’ancienne. Certains ont été combinés avec un peu de numérique, tandis que très peu le sont totalement.

Bruno Forzani : Tu avais des scènes précises en tête, sur lesquels tu t’interrogeais ?

La pluie de cendre, notamment.

Hélène Cattet : C’est une combinaison d’effets. On a dû trouver le bon papier à brûler pour obtenir la texture que l’on voulait…

Bruno Forzani : Sinon, la plupart des gens pense que la séquence de la robe qui éclate est réalisée en numérique, alors que pas du tout.

Hélène Cattet : La costumière à truqué une robe…

Chaque partie est donc accrochée à des câbles ?

Hélène Cattet : À des fils de nylon ! On a vraiment essayé d’utiliser le plus possible de trucages à l’ancienne.

Bruno Forzani : Il n’y pas pas que la costumière qui a œuvré sur la séquence. Il y a aussi eu des explosifs, et pleins d’autres éléments.

Comment avez-vous fait pour intégrer les acteurs à votre univers ?

Hélène Cattet : Les comédiens doivent nous faire confiance, et lâcher prise. Certains d’entre eux préfèrent même cette manière de faire. Cela les sécurise que tout soit balisé. Ils savent ce qu’ils ont à faire et sont donc plus libres, finalement, au milieu de toutes les contraintes.

Bruno Forzani : Le fait de nous avoir fait confiance leur a permis de totalement se prêter au jeu et d’être à fond. C’est pour ça qu’ils sont aussi vivants dans le film. La confiance est mutuelle.

La suite ?

Avez-vous de nouveaux projets ?

Hélène Cattet : Ouais ! Le prochain serait un film d’animation, fait au Japon.

Bruno Forzani : Et ensuite, la troisième partie d’Amer et L’étrange couleur

Hélène Cattet : On va essayer de faire les deux en même temps, vu qu’on ne sait pas combien de temps va prendre l’animation…

Peut-on voir vos courts-métrages quelque part ?

Bruno Forzani : Je sais que quand le film va sortir, il y aura Santos palace qui sera projeté au Nova, ainsi que O is for orgasm, réalisé pour ABCs of death. Sinon, ils sont tous présents sur les DVDs anglais, allemand et américain d’Amer.

Un dernier mot ?

Bruno Forzani : On a pris beaucoup de plaisir à faire ce film. (rires) Franchement, c’était un méga challenge. On n’était pas habitué, en terme de production, à faire un film aussi ambitieux. Le fait de tourner dans ce lieu qui était inaccessible, toutes les séquences d’action… On a l’impression d’avoir franchi une montagne. On est content du résultat, et ça nous a permis de changer un peu d’univers, tout en restant fidèle à ce qu’on a fait. En plus, on a appris pleins de nouveaux trucs. C’était une chouette expérience !

Guillaume Limatola
A propos Guillaume Limatola 117 Articles
Journaliste - Responsable BD du Suricate Magazine