Gilles et la nuit à l’espace Carthago

Texte de Hugo Claus, traduction de Jean-Claude Carrière, mise en scène de Christophe Sermet, avec Itsik Elbaz, Muriel Legrand.

Du 5 au 14 février 2015 à 20h30 à l’Espace Carthage Delenda Est

Exploitant les zones les plus avilissantes de l’être humain, Hugo Claus dépasse dans le texte de Gilles et la nuit la mesure du désir défendable pour toucher la pulsion inavouable du monstre humain. Christophe Sermet tente dans son adaptation du texte de Claus de mettre en image et en son toute la psychologie qui s’y cache.

Gille de Rais, seigneur du Champtocé et Pouzauges, maréchal de France, compagnon de Jeanne d’Arc, est accusé par l’église d’une longue liste de crimes, dont avoir violé et assassiné cent quarante enfants et avoir signé un pacte avec le diable. Debout dans ce procès théâtral uniquement formel puisqu’on sait que le jugement est déjà effectué, devant ses inquisiteurs invisibles qu’il invective – ces juges de crimes qui dès lors deviennent les spectateurs-, Gilles se révolte contre Dieu, la religion, la politique, essayant de se défendre contre les innommables accusations qu’on lui colle à la peau.

Se mouvant dans le grand espace vide, une fille l’observe et chante des chansons populaires de l’époque médiévale et des chansons quais-eucharistiques qui opposent le divin au diabolique en créant des zones d’interférences. Elle exprime le côté noir qui sommeille à l’intérieur de Gilles. Elle est la voix des chœurs d’enfants qu’il écoutait répéter dans ses nombreux palais. Elle est la voix de Jeanne, sa sœur morte accusée de sorcellerie, son autre moitié qui ne l’a pas quitté. Elle chante comme Jeanne d’Arc dont il était le compagnon d’armes au temps de sa splendeur.

La scénographie purifiée se contente d’un grand espace vide avec quelques chaises, des fioles de whiskey desquelles Gilles boit, des lampes mobiles, une brume, une épée… Sermet parvient ainsi à universaliser son propos et à focaliser l’attention sur l’essentiel du texte et du jeu. Il s’agit d’un décor qui existe pour optimaliser la pièce et non d’un décor indépendant du contenu.

Gilles et la nuit redonne à la voix des acteurs toute son ampleur. Itsik Elbaz manie avec subtilité ses cordes vocales dans tous ses états. Sa voix exhale le mépris qu’il ressent contre cette société, elle soupire pour rechercher loin dans ses souvenirs la voix de son grand-père, elle hurle la fureur contre ceux qui le condamnent d’avance, elle expectore l’injustice qu’il subit et dont il est la victime, elle change de rythme avec le changement de peau. Et pour être vraiment vocal, son corps entier se déplie dans l’agitation et le tremblement. Les chants de Muriel Legrand transportent par leur simplicité, leur air répétitif, et surtout le timbre lyrique de sa voix le spectateur dans un espace-autre, un certain monde atemporel.

Gilles et la nuit épouse la théorie de la pureté aux niveaux de l’espace, du son, du jeu et du texte. Sermet transmet ainsi le chemin noir que prend l’homme et le rend accessible à tous.

Photo: © Lorenzo Chiandotto

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Patrick Tass
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Journaliste du Suricate Magazine

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