Faux départ : la vie (des jeunes) vaut-elle d’être vécue ?

Détail de l'illustration de couverture de la version brochée de "Faux départ" de Marion Messina, publiée chez Dilettante

Auteur : Marion Messina
Éditeur : J’ai Lu
Sortie : août 2018
Genre : roman

Faux départ de Marion Messina décrit d’une plume acerbe la jeunesse et l’insertion dans la vie professionnelle en suivant le parcours d’Aurélie, une jeune fille en quête d’ascension sociale, et d’Alejandro, un jeune Colombien cultivé. Dotée d’une belle écriture et d’un regard aiguisé, Marion Messina livre un portrait sans concession des maux de la société actuelle à travers ce premier roman prometteur.

Faux départ commence par une description du quotidien d’Alejandro, étudiant colombien et érudit, qui vivote et consomme beaucoup de pornographie. À travers lui, Marion Messina décrit le phénomène de déclassement social et les rêves souvent inatteignables des étudiants étrangers en France. Les contradictions et les frustrations des processus d’immigration et d’intégration sont mises à jour. Si les Colombiens sont de fervents patriotes qui considèrent la Colombie comme le pays des dieux (rien de moins), les classes moyennes et aisées cherchent à tout prix à envoyer leurs enfants étudier au mieux aux Etats-Unis, ou à défaut en Europe, pour sauver leur pays. Sauf qu’une fois arrivé en Europe, Alejandro ne voit plus que les défauts de son pays d’origine (corruption, violence) et n’a aucunement l’envie d’y retourner, même s’il végète en France. Plus tout à fait colombien sans parvenir à être reconnu français, il reste dans un entre-deux trouble, renforcé par son travail et ses fréquentations, ou subi par le regard de l’autre.

Toutefois, la vraie protagoniste de l’histoire est Aurélie. Issue d’un milieu populaire, on la voit se lancer dans les études suite à l’obtention de son baccalauréat. Admise au concours de Sciences po, elle ira finalement étudier le droit à l’Université, faute de moyens. Et là, quel désenchantement ! Nourrie des attentes parentales et de sa propre quête d’ascension sociale, elle réalise assez vite que son épanouissement intellectuel aura du mal à se faire dans ce cadre :

Elle rencontrait des ingénieurs stupides, des étudiants d’IUFM illettrés, fiers d’avoir atteint un niveau d’instruction élevé sans rougir de leur manque de curiosité et d’ouverture d’esprit.

Isolée et perdue dans un monde vide de sens, sa solitude ne sera brisée que par sa rencontre avec Alejandro, avec qui elle vivra une histoire intense mais éphémère. On la retrouve ensuite à Paris où elle rejoint le contingent des travailleurs pauvres et des métiers « à la con ». La ville lumière lui sera impitoyable. On la voit s’épuiser et prendre dans la vie un bien mauvais départ. Les personnages secondaires sont eux aussi bien croqués. Et on se surprend à espérer un deuxième opus qui viendrait corriger cette vision tellement pessimiste et désenchantée de l’existence.

Une fois le livre en main, impossible de le refermer. Marion Messina a une écriture puissante, qui vous prend aux tripes. Rien ne lui échappe, que ce soient les travers de l’âme ou ceux de la société. Tout est analysé de manière crue et fine, avec un malin plaisir à souligner en italique le jargon dans lequel baigne les jeunes (et moins jeunes) au XXIème siècle. Mythe de l’égalité des chances, imaginaire des jeunes sur fond de pornographie, refus de l’engagement, adulescence prolongée à l’infini, aspirations déçues, signification de la valeur travail, inégalité dans les études, relation Paris-province, France idéalisée contre France vécue par les étudiants étrangers… tout y passe.

Ce livre d’apprentissage, puissant et rude, met la société face à ces échecs. Alors même que les 18-25 ans sont censés vivre leurs « meilleures années », le déclassement et l’absence de perspectives semble un horizon indépassable. L’appauvrissement des classes moyennes et l’individualisme des sociétés occidentales, qui mène à une solitude féroce, sont disséqués sans complaisance. On espère un dénouement, une action positive pour ne pas succomber au désespoir et à la noirceur, mais non, le livre reste dans cette veine du début à la fin, avec l’amour et la culture vite entre-aperçues comme notions salvatrices et émancipatrices.

Ce premier roman révèle une écrivaine de grand calibre, de la trempede Michel Houellebecq. Bien qu’Aurélie et l’auteure viennent toutes deux du même milieu et de Grenoble, pour Marion Messina, Faux départ n’a rien d’autobiographique. Sa courte biographie nous apprend qu’après une expatriation au Canada, celle-ci a validé un BTS agricole. Faudrait-il donc renouer avec la terre pour retrouver l’espoir et le sourire ? Y a-t-il une échappatoire au pessimisme ? Une chose est sûre : Marion Messina a magistralement su capter l’air du temps et anticipé l’éruption de colère d’une partie de la société. Elle a pris sa place dans le monde de la littérature et on attend avec impatience son deuxième roman, en préparation.

Myriam Watson
A propos Myriam Watson 8 Articles
Journaliste du Suricate Magazine