Doomed : The Untold Story of Roger Corman’s The Fantastic Four

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Doomed : The Untold Story of Roger Corman’s The Fantastic Four. A documentary

de Marty Langford

Documentaire

Avec Carl Ciarfalio, Roger Corman, Joseph Culp

Au cours des années 90, le genre super héroïque au cinéma connut un important essor. Dans la course que se livraient alors les deux grandes maisons de production de Comic Books, DC Comics et Marvel, la seconde était alors à la traîne. Le Superman de Richard Donner en 1978 avait donné l’impulsion à une série de succès tant critiques que commerciaux qui – à l’exception de désastres comme Superman III et IV – ne s’arrêta véritablement qu’à la fin de la décennie 1990 (avant de connaître en second souffle en 2005 avec les Batman de Christopher Nolan). Contre toute attente, le Batman de Tim Burton fut positivement accueilli par le public, malgré les craintes liées à l’engagement de Michael Keaton – alors cantonné à des rôles comiques – dans le rôle titre. Aujourd’hui encore, les deux premiers Superman, réalisés par Richard Donner (le deuxième épisode fut achevé par Richard Lester, Donner s’étant fâché avec la production. On trouve désormais un Director’s Cut présentant la version envisagée par ce dernier) sont considérés comme les chefs d’œuvre de ce style cinématographique à part. Ceux de Tim Burton connurent le même sort !

Marvel au cinéma avant le succès des années 2000

Contrairement à la situation que l’on connaît actuellement, DC Comics était alors le champion incontesté des adaptations de Comic Books au cinéma. De son côté, Marvel avait souvent tenté d’entrer dans la course sans jamais parvenir à se hisser au niveau de son concurrent. Les deux téléfilms Captain America (Captain America et Captain America 2 : Death too Soon) diffusés en 1979 avaient ainsi entamé la chute du héros, et la terrible adaptation de 1990 finit d’enfoncer le clou. Le Punisher avait eu droit à son propre film en 1989, offrant la vedette à Dolph Lundgren qui ne parvint pas à sauver le film du naufrage. Thor et Daredevil avaient, quant à eux, été mis à l’honneur en 1989 dans le film Le procès de l’Incroyable Hulk mais la simple pensée de la mise en scène de ces personnages suffit aujourd’hui encore à faire frémir même les plus cléments des fans. Quant à l’homme araignée, si l’on excepte la série télévisée The Amazing Spider-Man (qui donna lieu à deux téléfilms constitués d’épisodes de la série rassemblés en deux segments d’1h30 : Spiderman en 1978 et Spiderman Strikes Back l’année suivante), diffusée entre 1977 et 1979, et la version japonaise de 1978, il ne connut pas les joies du grand écran ; Roger Corman tenta bien d’en produire une adaptation en 1982 et la société Cannon Films tenta de faire de même en 1985, sans succès. Au final, seul L’Incroyable Hulk parvint à garder la tête hors de l’eau et à rencontrer le succès grâce à la série télévisée qui fut diffusée durant cinq saisons et dans laquelle on pouvait voir l’ancien footballeur Lou Ferrigno se substituer à l’acteur Bill Bixby pour donner corps au géant vert.

Dans les années 80-90, Marvel étant en difficultés financières cédait à bas prix les droits d’exploitation de ses licences. C’est ce qui fait qu’aujourd’hui la Fox possède les propriétés X-Men, Deadpool et Quatre Fantastiques, et que Sony a longtemps jouit des droits de Spider-Man. En 1986, Berndt Eichinger, directeur exécutif de Neue Constantin Films, acquiert les droits d’exploitation des Quatre Fantastiques pour 250 000 dollars. Six ans plus tard, Eichinger réalisant que les droits arrivent à date d’expiration décide la production d’un film.

Un film pour les Quatre Fantastiques

Dès le départ, les craintes se firent entendre lorsqu’il fut annoncé que Roger Corman, le pape de la série B, participerait à la production du long métrage. Parallèlement, certains espéraient que cette réalisation viendrait briser le cercle désastreux des adaptations Marvel. Ce fut notamment le cas des acteurs et de l’équipe technique pour qui ce film était perçu comme une chance inestimable de rencontrer le succès et, par la même occasion, la reconnaissance du milieu. Mais dès le départ, divers problèmes entravèrent le bon déroulement des évènements. Il était en effet bien difficile d’envisager la réalisation d’un film d’envergure sur base d’un budget limité [1,5 millions de dollars, budget dérisoire quant on sait que la somme moyenne allouée pour un film s’élevait à 53 millions en 1998]. Plus encore, Marvel refusa l’octroi des droits d’utilisation de certains personnages issus de son écurie. C’est ainsi que le « Mole Man » fut rebaptisé en « Jeweler » pour les besoins du scénario ! Ce problème est assez suggestif quant aux intentions de la société à l’égard du film. Stan Lee lui-même dira quelques mois plus tard tout le mal qu’il pensait de cette production qu’il qualifia de « Crappy low budget movie that was kind of a religious thing » lors de son passage au Comic-Con à la fin août 1993. Autre problème, le Concorde Studio à Venice, qui fut dédié au tournage s’avéra être un vrai taudis mis sous scellé par les pompiers dans l’attente d’une démolition. Il servait alors d’hôtel cinq étoiles aux rats du quartier.

Parallèlement à cela, de considérables efforts furent réalisés pour donner corps au film. C’est d’ailleurs le point le plus notable lorsqu’on regarde cette version 1994 des Quatre Fantastiques : les acteurs croient en ce film et tentent de le porter malgré le fait que le projet semble mort né et que le tournage ne s’est étendu que sur l’espace de 28 jours. Les compositeurs de la musique, Eric et David Wurst, allèrent jusqu’à financer eux-mêmes un orchestre afin de finaliser leur bande originale. Afin d’économiser au maximum, les décors d’un précédent film produit par Corman (Carnosaur, Adam Simon, 1993) furent même réemployés. Enfin, le long-métrage dû souvent recourir au bricolage pour survivre, en témoignent les effets spéciaux, costumes et maquillages.

En fin de compte, malgré le lancement de la phase de promotion et la présentation d’une bande annonce au public, le film supposé sortir le 19 janvier 1994 ne vit jamais le jour ! Et l’on apprit plus tard que de nombreuses personnes chez Marvel n’avaient jamais eu l’intention de lancer le produit sur le marché. Il apparaît après coup que Berndt Eichinger, voyant les droits d’exploitation arriver à leur terme, était tenu de faire quelque chose s’il voulait conserver la mainmise sur une future production. Dès lors, la mise en chantier d’un film devenait impérative. Le lancement d’une production à moindre coût aurait ainsi permit la sauvegarde des droits d’exploitation pour une utilisation postérieure – c’est-à-dire la version réalisée en 2005 par Tim Story – pour une perte financière minime.  D’où l’association avec Roger Corman, connu pour produire des films sur base de budgets dérisoires [nous vous recommandons par la même occasion le visionnage du fabuleux documentaire « Corman’s World : Exploits of a Hollywood Rebel », sorti en 2011 !]

Ainsi, jamais cette version des Quatre Fantastiques ne vit le jour, et aucune compensation ne fut faite à l’équipe du film. Depuis, trois réalisations tout aussi médiocres les unes que les autres ont été produites. La version de Josh Trank, sortie en 2015, n’a pas échappé à la malédiction touchant ces célèbres héros : de la polémique liée à l’engagement de Michael B. Jordan dans le rôle de Johnny Storm à celle lancée par le réalisateur jugeant avoir été dépossédé de son œuvre, cette dernière version en date ne fait pas exception à la règle.

Pourtant, malgré la disparition des bandes et les affirmations d’Avi Arad (producteur des films Marvel depuis 1998) qui prétendit, en 2005, avoir détruit les bobines du film, ce dernier refit surface contre toute attente ! Après avoir longtemps circulé en VHS puis DVD pirate dans les conventions, le film est apparu sur internet. Au final, à l’instar du « Star Wars Holiday Special » (1978) que Georges Lucas s’est longtemps attelé à faire disparaître, la prohibition établie autour de cette version des Quatre Fantastiques a suscité la curiosité du public. Comme l’exprime Joseph Culp, interprète du terrible Dr. Doom, ennemi juré de nos héros, l’ironie de ce film est qu’il a désormais probablement été vu par plus de monde que s’il était sorti en salles…

Marty Langford, une voix émerge du silence !

Désireux de donner une voix aux 336 noms cités dans le générique du film, Marty Langford, professeur à l’American International College possédant huit bootlegs différents de ce film maudit, décida vingt ans après son tournage de rendre justice à celui-ci. C’est ainsi qu’en 2014 sortait la première bande annonce de « Doomed : The Untold Story of Roger Corman’s The Fantastic Four ». Après deux ans d’attente, ce documentaire vient enfin d’être rendu public avec pour mission d’offrir une juste reconnaissance aux personnes ayant travaillé sur le film original en plaçant sur le devant de la scène une partie du casting.

Avant toute chose, on sent l’investissement réel de Marty Langford dans le projet. Cela se ressent tant dans le film en lui-même que dans la campagne menée autour par le biais de son site http://doomedthemovie.com/ et de la page Facebook https://www.facebook.com/DoomedFF. Il ressort donc de « Doomed » une certaine énergie positive particulièrement agréable, et le film se regarde avec plaisir. Les acteurs et le réalisateur Oley Sassone reviennent ainsi témoigner sans réserve du fait qu’ils « avai[ent] parié avec leurs cœurs, leur âme et leur savoir-faire artistique afin de réaliser un bon film, le meilleur qu’il était possible de faire avec ce dont [ils] disposai[ent] » [« We gambled with our hearts, our soul and our artistic ability, to make a really good movie ; the best we could do with what we had »]. Etonnamment, on ne ressent que très peu d’amertume chez les intervenants : la frustration est bien là, moins forte qu’il y a vingt ans, mais ils restent néanmoins optimistes à l’idée d’un jour voir le film obtenir une seconde chance. Plus encore, ils sont fiers de leur travail, malgré la réputation désastreuse du long-métrage.

Il s’agit là d’un excellent documentaire cherchant à honorer un projet au fort potentiel malheureusement tué dans l’œuf ; ce qui n’est pas sans rappeler le film « The Death of ‘Superman Lives’ : What Happened ? » (2015) de Jon Schnepp, qui revenait sur la genèse du Superman supposé être réalisé par Tim Burton, avec Nicolas Cage dans le rôle titre. Mais surtout, la réalisation de Marty Langford fait ressortir une chose intéressante : malgré tous ses défauts, la version 1994 des Quatre Fantastiques apparaît finalement comme étant d’une certaine manière meilleure que les trois versions postérieures, car elle est parcourue de bonnes intentions, menée par une équipe qui cherchait à fournir un travail de qualité malgré les obstacles rencontrés. Loin des gros blockbusters lisses et formatés que Marvel sort aujourd’hui, la production de Roger Corman avait le mérite de tenter de donner naissance à un film habité.

Reste à espérer que le plaidoyer de Marty Langford visant à rendre justice à ce film injustement déprécié mène au dépoussiérage des bobines originales du film pour une sortie dvd. Les Quatre Fantastiques version 1994 n’en resterait pas moins mauvais, mais la remise en contexte réalisée par « Doomed : The Untold Story of Roger Corman’s The Fantastic Four » offre une perspective différente et bienvenue sur cette curiosité qui, bon gré mal gré, participe à l’histoire du Septième Art.

Le film est disponible en dvd-Blu-Ray sur le site : http://doomedthemovie.com/

N’hésitez pas vous procurer cet excellent documentaire et ainsi, à soutenir l’extraordinaire projet de Marty Langford !

Alexandre Alvarez
A propos Alexandre Alvarez 119 Articles
Journaliste du Suricate Magazine

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