Brooklyn Village, amitié adolescente et lutte des classes

Brooklyn Village

d’Ira Sachs

Drame

Avec Theo Taplitz, Michael Barbieri, Greg Kinnear, Paulina García, Jennifer Ehle

Sorti le 21 décembre 2016

Suite à la mort du père du premier, Brian et Kathy Jardine héritent d’une maison à Brooklyn. Ils y emménagent avec leur fils Jake, lequel se lie très vite d’amitié avec Tony, le fils de la couturière Leonor, qui loue le commerce du rez-de-chaussée. Mais Kathy et Brian, ainsi que la sœur de celui-ci, ont pour projet de tripler le loyer de Leonor. Alors que les relations entre les adultes deviennent de plus en plus tendues, les deux enfants vivent leur amitié tout en ressentant les déflagrations des conflits de leurs parents.

Tout comme le précédent film d’Ira Sachs (Love is Strange), Brooklyn Village (titre original : Little Men) explore la complexité de rapports humains et familiaux entremêlés à des problématiques socio-économiques liées à la question de la propriété dans ses résonances éthiques et morales. Sans avoir l’air d’y toucher, le film met au premier plan la relation d’amitié entre les deux jeunes adolescents pour mieux dissimuler et atténuer – en apparence – la violence sous-jacente de ce qui se joue au second, à savoir les rapports de classes assez pernicieux et insidieux qui se lient entre propriétaires et locataires.

Sous ses allures de « feel-good movie » de l’adolescence et tout en ayant l’air d’entamer le refrain connu de « chacun a ses raisons », Brooklyn Village met à plat toute une série de mécanismes imperceptible d’une lutte des classes qui ne dit pas son nom, en mettant en parallèle les motivations des uns et des autres : d’un côté, Brian veut toucher un loyer plus conséquent pour pouvoir continuer sa carrière hasardeuse d’acteur raté et garder un train de vie très confortable sans vivre aux crochets de son épouse ; de l’autre, Leonor veut garder son commerce au prix où elle le louait auparavant, pour pouvoir offrir un logement honnête et une enfance heureuse à son fils Tony.

Le film va constamment reculer le point d’impact entre le monde des enfants et celui des parents, en coupant – toute une partie du film – la communication entre les deux. En décidant de ne plus parler à leurs parents respectifs pour exprimer leur désaccord avec ce qui se trame sans qu’ils aient pleinement conscience de ce dont il s’agit, Jake et Tony se coupent des tenants et des aboutissants de ce qui devra finir par les séparer. L’impact n’en sera que plus rude et la prise de conscience tardive un vrai rituel de passage qui mettra fin à une parenthèse enchantée.

On aurait trop vite fait de ranger le cinéma d’Ira Sachs dans une mouvance « indie » de films new-yorkais sur la parole (Woody Allen, Noah Baumbach, etc.). Ses films sont assurément moins démonstratifs, plus complexes et, au final, moins moralistes. La dimension morale y est bel et bien présente – voire même déterminante – mais elle dépasse cet aspect de fable édifiante qui baigne la majorité du cinéma indépendant américain. On pourrait dire que Sachs fait un cinéma humain, mais dans tout ce que cela implique d’émotions contradictoires et de dureté rentrée.

Thibaut Grégoire
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Journaliste du Suricate Magazine