Là-bas, c’est dehors de Richard Peduzzi : donner une architecture au vide

la-bas c'est dehors couverture

auteur : Richard Peduzzi
éditions : Actes Sud
date de sortie : septembre 2014
genre : Autobiographie, scénographie

Ce nom ne vous dira peut-être rien et pourtant, Richard Peduzzi est un grand homme. Poly-talentueux, autodidacte, humble et fascinant, Peduzzi a travaillé toute sa carrière à la scénographie des pièces et des films de Patrice Chéreau et autres grands noms du théâtre. Il a également dirigé l’école des Arts Décoratifs et la Villa Médicis ainsi qu’habillé les espaces de l’Opéra Garnier, du Musée d’Orsay et mis en place bon nombre d’expositions. Ce récit, plus intime qu’autobiographique, vous fait pousser les portes du palais de ce prodigieux Midas qui a révolutionné le théâtre.

Là-bas, c’est dehors explore de manière éclatée des passages marquants de la vie et de la carrière du scénographe. La première partie du livre revient sur son enfance passée entre Le Havre et la Normandie, trimballé entre ses grands-parents alors que son père vit à Paris et que sa mère, en prison on ne sait pourquoi, lui souffle au parloir qu’ils se retrouveront « là-bas ». Et « Là-bas, c’est dehors ». Cette première partie annonce l’intérêt de Peduzzi pour le rêve et l’exploration et développe sa capacité à transformer les espaces, comme les souterrains qu’il explore avec un malheureux immigré et qu’il transforme en espaces de croyance.

Cette exploration de l’enfance pose la base de tout le travail de Peduzzi qui, alors qu’il découvre le théâtre avec sa tante à Paris, est très vite ennuyé par les décors écrasants et exagérés. Dans ce diagnostic posé sur le théâtre de la fin des années 50, on retrouve la base du travail qu’il mènera tout au long de sa carrière. Une recherche constante d’harmonie, de grâce et d’épure dans les décors : un décor ne peut se contenter d’être beau selon Peduzzi, il doit servir la pièce, être vecteur de sens et offrir un tremplin à l’émotion pour, comme un vrai personnage, un écho à l’humain, emporter le spectateur avec lui avec la lourde tâche contradictoire de se faire oublier. Peduzzi n’aura donc plus de cesse que de faire le vide pour paradoxalement, comme il le dit si bien, l’habiller.

Commence alors un travail de plusieurs décennies avec Patrice Chéreau dont la rencontre, magnifique de simplicité est racontée dans le livre. Ces deux-là se sont trouvés et si Chéreau avait une vision en ce qui concerne les décors, il a laissé Peduzzi prendre sa place et ils ont travaillé de concert, tous les deux dessinant et imaginant les décors avec une complicité incroyable. Ce travail d’égal à égal où chacun avait les mains dans le travail de l’autre montre à quel point scénographie et mise en scène doivent se compléter et ne former qu’un tout.

Ces décors, d’autant plus beaux qu’ils sont éphémères, sont destinés à mourir. La trace qu’ils laissent, comme la vie, n’est qu’imprécise et vouée à disparaître. D’où l’urgence d’éditer un ouvrage sur le travail titanesque de Peduzzi, entreprise incomplète et infidèle certes mais qui pour plusieurs raisons nous a paru indispensable et passionnante. Peduzzi choisit pour ce faire de ne pas avoir recours à l’autobiographie classique mais d’explorer certains chapitres de sa vie de manière introspective et intime : son enfance, son travail avec Chéreau, la scénographie du Ring à Bayreuth, l’Opéra Garnier, la Villa Médicis.

Cette structure lui permet d’aborder différents styles dans l’écriture, de l’observation lyrique de l’enfance au roman à suspense, Peduzzi est très libre et tranché dans ses choix. Cependant, le récit se lit comme un véritable roman empreint d’une poésie époustouflante. La force de sa prose prouve à quel point, plus que d’être peintre ou scénographe, Peduzzi touche à l’art brut dans toute sa pureté et maîtrise toutes les facettes de l’art. Comme il l’explique d’ailleurs, être scénographe c’est avant tout conjuguer tous les arts. Cette vision inter-disciplinaire se révélera capitale quand il prendra la tête de l’école des Arts Décoratifs de Paris ou de la Villa Médicis à Rome. Et c’est sans surprise donc que quand il s’attaque à la littérature, il l’aborde avec des doigts d’orfèvre conjuguant la rigueur de la science à la liberté de la poésie. Le tout servi par des illustrations qui invitent au rêve tout en documentant intelligemment l’ouvrage.

Lire Là-bas, c’est dehors, c’est découvrir l’histoire passionnante d’une révolution du théâtre laissée aux mains d’un poète ; c’est faire le rêve d’un monde à la fois sensoriel, énigmatique et cérébral ; c’est toucher des doigts la perfection et la grâce de l’Homme. Découvrir Peduzzi, c’est découvrir le jazz, les primitifs italiens, l’industrie, Le Havre, la mer et la liberté. Enfin, c’est regarder une cage de scène et y découvrir, comme par enchantement, une porte vers l’extérieur. Fabuleux génie de l’émotion, Richard Peduzzi nous offre ici à entrevoir une oeuvre pleine « de folie, d’intégrité et de douleur ».

Mathieu Pereira
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Journaliste

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