[Avignon OFF 2018] La plume de Groucho au Théâtre des Barriques

D’après les correspondances de Groucho Marx, interprété par Laurent Suire, mise en scène de Roland Guenoun.

En entrant dans la salle du théâtre des Barriques, nous apercevons un homme en costume trois pièces et queue-de-pie, à quatre pattes, au milieu d’un tapis de feuilles. Visiblement, il cherche un texte en particulier. En attendant d’en savoir plus, le public s’installe. Le personnage étrange se redresse, ordonne au régisseur de baisser les lumières. Ça commence. Des lunettes rondes, une moustache grossièrement grimée, un gros cigare au bout des lèvres, c’est bien Groucho Marx ! Et pour en être encore plus convaincu, voici que Laurent Suire nous déploie une merveilleuse mimique faciale qui le ferait presque passer pour le vrai. Haussement de sourcils enjôlant, clin d’œil complice, accompagnés d’un sourire faussement sournois. Quelques pas de danse et il n’y a plus de doute à avoir. Nous voici en 1930 et notre conteur est revenu de l’au-delà.

Groucho va donc nous raconter son histoire, ou plutôt des extraits de sa vie par des lettres amusantes sur des situations cocasses. Nous découvrons ses parents, ses frères, son oncle, ses enfants, sa femme et quelques ennemis qu’il picote gentiment du bout de sa plume, trempée dans le miel et l’acide. Hollywood, les films, les femmes, l’argent, la politique, tout y passe.

Les textes choisis reprennent parfaitement bien l’humour new-yorkais propre à Groucho. Il y a de la tendresse, de l’absurdité et des mensonges qu’on voudrait vrais. Mais est-ce que n’importe quel public peut s’adapter à ce retour au début du 20ème siècle ? Où la misogynie, les moqueries ethniques et la fausse politesse étaient courants et appréciés. C’est peut-être pour cela que les extraits sélectionnés sont les plus complaisants. Les fans de Groucho lui connaissent une écriture fourbe, quelques fois noires, quelques fois vicieuse, mais toujours avec de la subtilité. Nous retrouvons dans ce spectacle toute la subtilité des textes, mais il nous manque le côté mordant. On le frôle parfois, on le regrette à certains moments.

Pour la présentation de cette époque en noir et blanc, beaucoup de références sont abordées. Le Groucho devant nos yeux passe par quelques explications (trop brèves) pour que l’on puisse comprendre les blagues qui suivent. Les néophytes des Marx Brothers perdent sûrement un peu de saveur et doivent se contenter de ce que l’on offre. Ce qui reste très plaisant pour les connaisseurs. On retrouve d’ailleurs Harpo et Chico (aucune trace de Zeppo) dans quelques passages à la fois hilarants et touchants.

Dans la gestuel, les pauses et le charisme narratif, Laurent Suire incarne parfaitement Groucho. Malgré une pluie de postillons peut-être due à la trop grande consommation de faux cigares. Mais l’homme à la moustache grimée et aux lunettes rondes étaient surtout connu pour sa verve et son débit de parole nous faisant rire en décalage. Ici, le ton est plus posé, l’histoire est contée plus en douceur. C’est plus plaisant pour les novices, mais cela fait perdre beaucoup de dynamisme à la mise en scène, comblée maladroitement par trop de danses répétitives sur des morceaux de jazz.

La plume de Groucho est toujours plaisante à entendre et à vivre. Même si l’humour est vieillissant, voire démodé, certaines blagues peuvent encore faire mouche. Et ce personnage reste touchant et mystérieux. Nous restons tout de même avec un goût de trop peu malgré une belle tentative d’imitation de la part de Laurent Suire. Quelques frayeurs dans la mise en scène peuvent aussi nous crisper. Comme lorsque le personnage confie au régisseur qu’il ne trouve plus le prochain texte qu’il doit lire et qu’il se remet à chercher parmi toutes les feuilles qu’il piétine tout au long, en faisant les cent pas.

Un court instant, Groucho n’était plus mort. Mais beaucoup trop francisé pour un new-yorkais à la réplique acerbe.

Christophe Mitrugno
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Journaliste du Suricate Magazine