Au poste !, la comédie déceptive selon Quentin Dupieux

Au poste !

de Quentin Dupieux

Comédie

Avec Benoît Poelvoorde, Grégoire Ludig, Marc Fraize, Anaïs Dumoustier, Philippe Duquesne

Sorti le 11 juillet 2018

Il est toujours compliqué de restituer à l’écrit ce qui constitue et ce qu’il reste du cinéma de Quentin Dupieux. Depuis son premier film Steak – si l’on excepte le moyen métrage Nonfilm –, le cinéaste n’a cessé de creuser un univers et un humour qui lui sont propres, au point d’avoir parfois été catalogué dans une niche de la comédie, prétendument surréaliste, voire intellectuelle. Les films de Dupieux, pour théoriques qu’ils sont, ne sont pas pour autant « intellectualisants » ou destinés à une élite qui serait dès lors conscrite aux seuls lecteurs des Inrocks, par exemple. L’arrivée d’un acteur très populaire – après Chabat et avant Dujardin dans le suivant – en la personne de Benoît Poelvoorde aura peut-être comme effet bénéfique d’élargir le public de ces films et de ce cinéma que Dupieux est actuellement le seul à pratiquer, du moins en France.

Ce qui change par rapport à ses films précédents, au-delà du fait d’être entièrement filmé en France et en français – là où les derniers étaient tournés aux USA, en anglais – c’est également sa volonté de jouer avec un archétype dramaturgique, à savoir le huis-clos, et de le tordre dans tous les sens de manière à le travailler dans toute sa complexité, au point parfois de le dénaturer complètement. Ce travail de sculpteur ou de malaxeur avec une matière première a priori peu maniable s’accompagne pour le coup d’une place beaucoup plus grande accordée aux dialogues, lesquels constituent le squelette même du film.

Lors d’une nuit de garde à vue, le dénommé Fugain (Grégoire Ludig) est amené à raconter à un policier zélé (Poelvoorde) la manière dont il a découvert, lors d’une nuit précédente, un homme agonisant, en bas de son immeuble. Une voisine affirmant l’avoir vu faire sept allers-retours entre son appartement et la rue lors de la nuit en question, Fugain se retrouve catapulté suspect principal et doit raconter par le menu la raison et le contenu de ces sept allers-retours.

Suivant ces prémices rappelant quelques films, pièces ou romans noirs, classiques du polar de garde à vue, Au poste ! pourrait dérouler un programme bien rôdé de retours sur ces sept allers-retours, illustrés de flash-backs explicatifs ou trompeurs. C’est ce qu’il fait en partie, mais de manière toujours détournée ou pervertie. Certes, les sept allers-retours seront bel et bien déclinés sous forme de flash-backs à l’écran, mais régulièrement hantés par la présence parasitaire d’éléments perturbateurs, des personnages y débarquant alors qu’ils n’ont a priori rien à y faire. Le jeu sur les paradoxes temporels et le surgissement de l’absurde sont quant à eux les éléments perturbateurs du scénario et du programme tout tracé que promettait l’habillage polar ou théâtral du film.

Il y a pourtant bel et bien des éléments échappés d’un polar de base – l’interrogatoire serré, le flic tenace, le cadavre à cacher, … – mais de plus en plus disséminés au fur et à mesure d’une comédie de l’absurde travaillant autant les mots que le visuel, et qui abandonne lentement mais sûrement la logique d’un récit régit par un système de genre ou de mise en place scénaristique.

Le travail de Dupieux, ce qui rend ses films si singuliers et inattendus, c’est cette capacité à jouer avec les formes et à ne jamais parcourir les routes qu’il donne à voir à son spectateur. Quand celui-ci pense que le film s’achemine vers telle direction, c’est à ce moment-là qu’il bifurque vers tout autre chose. Cette manière de procéder est forcément déceptive et peut créer de la perplexité, voire de la frustration, mais elle permet de renouveler sans cesse les archétypes et les modèles. Pour un spectateur de cinéma au mode de consommation soutenu, c’est un véritable bonheur de ne pas être confronté pour la énième fois à des schémas – narratifs ou autres – qu’il a déjà croisés plus que de raison. C’est en cela que la comédie telle que pratiquée par Dupieux est profondément novatrice et riche, par la manière dont elle ne cesse de mettre son spectateur à l’épreuve.

Thibaut Grégoire
A propos Thibaut Grégoire 300 Articles
Journaliste du Suricate Magazine