Anomalisa, anomalie salvatrice ?

anomalisa poster

Anomalisa

de Charlie Kaufman et Duke Johnson

Drame, Animation

Avec David Thewlis, Jennifer Jason Leigh, Tom Noonan

sorti le 2 mars 2016

Michael Stone doit passer la nuit à Cincinnati, dans le but d’y donner une conférence le lendemain matin. Dans son hôtel, il fait la rencontre de Lisa, en qui il perçoit une possibilité de s’extraire de la lassitude qui l’habite depuis quelques temps déjà. Mais va-t-il réellement y parvenir ?

Portrait d’un homme en pleine crise existentielle, Anomalisa constitue, si besoin était, une nouvelle preuve que l’animation ne s’adresse pas qu’à un public enfantin, mais peut-on au contraire donner naissance à des films réservés aux adultes. S’il existe plusieurs exemples autour du monde (dont plusieurs films de Picha ou de Ralph Bakshi), les principaux semblent venir tout droit du Japon, avec notamment les films de Satoshi Kon, et en particulier Perfect Blue. Ce dernier partage avec le film de Charlie Kaufman et Duke Johnson l’idée d’une mise en scène arborant le point de vue de son personnage principal, et aboutissant sur tout un jeu de faux semblants, porté par une technique irréprochable.

Devant un long-métrage, le spectateur peut toujours se permettre un point de vue extérieur. Or, il est ici peu à peu intégré au processus décrit par le film. Chaque détail mis en scène est pensé en fonction de la finalité à atteindre, et chaque pièce s’emboîte, l’une après l’autre, englobant jusqu’à celles qui pourraient paraître insignifiantes de prime abord. Les aspects les plus déroutants du film s’en trouvent alors pleinement légitimés et participent au phénomène d’immersion mis en place progressivement.

Ce traitement apporte profondeur et résonance à une histoire au demeurant ordinaire. Anomalisa développe en effet certains de ses éléments au fur et à mesure, quitte à en pervertir leur sens premier. Pour exemple, les mérites vantés du zoo de Cincinnati transcendent leur aspect premier de running gag, pour finalement revêtir une fonction beaucoup plus sombre et dramatique, permettant de comprendre de l’intérieur ce que vit le héros. Le lent glissement qui s’opère nous enferme alors peu à peu au sein de sa solitude et de sa vision dépressive.

Ce phénomène n’est pas sans rappeler Taxi Driver et sa manière de conditionner le spectateur sur la durée, grâce, entre autres, à l’omniprésence de la voix off et à la mise en scène immersive de Martin Scorsese. À la différence que le personnage de Travis Bickle finit par s’extraire de sa condition et par trouver une certaine forme de rédemption en ayant recours à la violence. Ici, la personnalité de Michael empêche cette forme d’émancipation et souligne le manque d’échappatoire auquel il semble confronté, même au cours de séquences oniriques.

Empreint d’une grande mélancolie, Anomalisa laisse néanmoins percer ci et là quelques lueurs d’espoir, dues au caractère profondément humain de ses protagonistes. Elles agissent comme autant de respirations et permettent d’empêcher la suffocation due à une ambiance de plus en plus anxiogène. Le long-métrage n’en vise pas moins juste et se révèle troublant à plus d’un titre, suivant le spectateur bien après sa sortie de la salle.

Guillaume Limatola
A propos Guillaume Limatola 123 Articles
Journaliste - Responsable BD du Suricate Magazine

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